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31 mai 2013

Des listes et des chevaliers, chronique décousue du Sammy versatile

Depuis le 23 septembre 2009, j'ai fait pas mal de choses, merci bien. J'ai notamment lu un livre de Martin Winckler (La maladie de Sachs, et j'ai beaucoup aimé), ainsi que je m'étais promis de le faire. Ce qui tend à prouver que j'ai une certaine cohérence dans mes actes. C'est rassurant. Je suis cohérent, donc digne de confiance, donc potentiellement capable d'accéder à d'encore plus hautes irresponsabilités. Je dois donc être payé en conséquence.

J'attends.


...


Bon, tant pis.

Mais s'il y a une chose que je n'avais pas faite, c'est retourner sur son blog "Chevaliers des touches" dont je parlais ce fameux 23 septembre 2009. J'ai attendu le 23 octobre 2012. Je, en toute logique, ne devrais pas y retourner avant le 23 novembre 2015. Espérons qu'il existera encore.

Et si j'en parle aujourd'hui, c'est parce que j'avais écrit ce billet le 23 octobre, mais ne l'avais pas publié. Versatilité du Sammy. C'est d'ailleurs un de mes plus gros problèmes sur ce blog ; je commence des textes, ne les finis pas, les reprend bien longtemps après, oubliant au passage quelle était la chose hyper importante, l'idée super originale  que je voulais faire passer dans un texte qui serait -forcément- grand et magnifique.

Ce qui motivait l'écriture de ce billet, c'est cette jolie liste "memento pour les écrivants de fiction". Je résiste assez difficilement au désir de la recopier ici en entier.

J'aime bien les listes. Je fais des listes de livres à lire, de livres lus, de livres à emprunter un jour à la bibliothèque ; des listes de choses à faire dans la semaine, dans le mois, dans l'année. Je fais des listes de sites intéressants, sur lesquels je ne retournerai jamais. Je me relève la nuit pour faire des listes de travail en retard, ou que j'imagine comme tel. Je n'en suis pas encore à faire des listes de listes, mais ça ne saurait tarder.

Il n'est pas besoin de se prétendre "écrivant" (j'aime beaucoup ce mot) pour succomber au charme de la liste de Winckler, ni être sensible à ce qu'il écrit sur ce blog d'une manière générale. Cette liste, comme la plupart des autres textes du blog, parle de lecture, d'écriture, du fait qu'il n'y a pas de lectures à proscrire, ni d'écrits inutiles. Elle parle de la réalité et de la fiction, elle parle de rire et de plaisir. Elle est écrite par quelqu'un qui laisse parler son expérience, sans pour autant tomber dans l'écueil du didactisme pontifiant. Et elle a le bon goût de se terminer en conseillant de l'oublier, ce qui est somme toute assez facile à faire, puisque j'avais poussé l'application jusqu'à oublier d'en parler.

15 janvier 2013

Rendez-nous la fin du monde !

Vous êtes toujours là ? Vous avez survécu à la fin du monde ? J'ai été très déçu. Tout ça pour ça ? Ce bunker construit pour rien -une pelouse foutue- ces stocks de nourriture déshydratée, ces manuels pour échapper aux zombies, ces stages de survie... pour rien ? Alors non seulement c'est la crise mais en plus on foire la fin du monde ? Décidément tout va mal.

Mais rassurez-vous, d'après des sources bien informées, les réjouissances sont justes remises à plus tard. La prochaine fin du monde est officiellement prévue pour 2036. Sans doute un 21 décembre. Ça laisse le temps de tourner quelques films catastrophe, trouver des hurluberlus pour le JT et agrandir les bunkers. 

Vous ne me croyez pas ? Lisez donc :

"La probabilité qu’Apophis entre en collision avec la Terre en 2036 est d’une sur 250 000, selon les nouveaux calculs de Steve Chesley et Paul Chodas, du Jet Propulsion Laboratory de la NASA, à Pasadena (Californie), basés sur de nouvelles techniques et données. Une précédente estimation évoquait une chance sur 45 000."
Source


"Pour ce qui est du loto, c'est très simple : 49 boules présentes, 6 seront tirées au hasard, ce qui fait au début pour chaque boule une chance sur 49 de sortir, ensuite 1 chance sur 48 (puisqu'il ne reste plus que 48 boules), puis une chance sur 47, etc... jusqu'à la sixième. Au total, la probabilité de gagner au loto est de 1/(49/1 x 48/2 x 47/3 x 46/4 x 45/5 x 44/6) = 13.983.816 donc 1 chance sur 13.983.816 soit approximativement 1 chance sur 14 millions."

Moralité : nous avons collectivement plus de chances de nous faire percuter par un astéroïde en 2036 que de gagner au loto dans toute notre vie, même en jouant pendant 80 ans...

Je vous laisse méditer. 

21 décembre 2012

On n' a pas fini de rire

On n'a pas fini de rire, disait Daniel Schneidermann en conclusion de son article sur le facétieux Hollande faisant sortir Mélenchon par une porte et entrer Draghi par une autre. Ce qui prouve que l'incitation à la rigolade est donnée au plus haut niveau de l'Etat. Ce n'est pas une mauvaise chose, car tout va mal. OWNI s'arrête, C'est pas sorcier aussi, le sperme français n'est plus ce qu'il était. La duchesse souffre de nausée matinales sévères. L'avenir est préoccupant. Même la fin du monde est reportée sine die, alors qu'on avait tout préparé depuis si longtemps. Il y a eu méprise. On s'est mal compris. Ce n'est pas l'apocalypse, c'est la partouze cosmique. Les experts les mieux informés, les spécialistes en chant cristal diphonique, auto-guérison de l'âme et médecine cosmique arc-en-ciel, postés à Bugarach, nous promettent "une révélation qui descendra dans chacun de nos corps, [...] une incroyable décharge d'énergie, l'équivalent de 10000 orgasmes d'un coup". Ceux qui ne ressentiront rien (il faut être à Bugarach pour que ça marche) pourront toujours se consoler avec un peu de lecture. Le magazine britannique Literacy review s'est livré à l'étude des passages les plus croustillants de l'année écoulée, et nous livre un palmarès plus prometteur qu'une vague trilogie polissonne propulsée en tête des ventes par la magie du marketing. L'on découvre émerveillé des choses délicates et romantiques comme "Mon sexe baignant dans la joie comme un poisson dans l'eau" ou "Il a joui tel un trampoline hurlant". De telles comparaisons laissent l'homme songeur. Surtout s'il aime à pratiquer le trampoline ou la pisciculture.

Voilà qui devrait promouvoir la lecture. Certaines personnes se livrant à cet exercice semblent en retirer quelque profit. Leur vocabulaire s’accroît, leur expression s'améliore, leurs qualités rédactionnelles s'en ressentent. Le moment de demander une promotion à leur chef s'en trouve avancé d'autant. En outre, et ceci est prouvé depuis Montaigne, elle peut faire oublier les nausées matinales, fussent-elles sévères. Noël approche, les petits lecteurs chanceux trouveront au pied du sapin "A rule is to break". Comme c'est en anglais, ils prendront de l'avance pour plus tard. On découvre, entre autres conseils utiles, qu'il faut penser par soi-même, ne pas ressembler à tout le monde et peindre des choses sur la télé. Conseils que je m'efforce d'appliquer au quotidien en ce qui me concerne. Sauf penser par soi-même, c'est bien trop fatigant. C'est d'ailleurs bien souvent un effort inutile, puisque l'on en est réduit à tâter l'éléphant. Jolie expression tirée d'un conte bouddhique où des aveugles découvrant un éléphant, affirment successivement qu'il s'agit d'un tube, d'un éventail, d'une colonne, d'un mur ou d'une corde. De Bugarach à Washington, nous sommes bien nombreux à tâter l'éléphant. Mais bien peu à reconnaître que nous sommes aveugles. Il arrive cependant des repentirs tardifs, comme cette enquête du Sénat américain qui admet qu'avoir tâté l'éléphant de la torture pendant 11 ans de guerre contre le terrorisme était une terrible erreur. Nul doute que nous nous en repentirons longtemps. Un peu comme le pirate qui a diffusé les photos de Scarlett Johansson nue et qui vient d'être condamné à 10 ans de prison ferme. Ce qui est plutôt clément, vu qu'il risquait, selon des sources bien informées, entre 60 et 120 ans de prison. Scarlett Johansson vaut-elle autant ? Ça fait quand même cher la paire de fesses.

Qu'on leur mette une culotte et qu'on en parle plus. J'opterais volontiers pour le rouge car "par petites touches, le rouge est signe de dynamisme. Omniprésent  il devient agressif." C'est du moins ce que nous apprend TGV magazine du mois de décembre, toujours à la pointe de la mode. Le père Noël n'a aucun goût. 

Bonne fin du monde à tous. On n'a pas fini de rire.

06 décembre 2012

Chronique des choses probables


L’homme avisé lit les journaux. Cela lui permet de passer le temps, arborer un air important dans les transports en commun et se tenir au courant de la marche du monde. Grâce à cette habitude  il n’est pas démuni lorsqu’il s’entretient avec son chef de service, sa voisine de pallier ou sa boulangère et que ces estimables personnes lui apprennent que le Prince William et Kate attendent un enfant. Ce qui est probablement une nouvelle très importante. 

Les pigistes mal payés sont connus pour bâcler le travail, nous sommes donc dans l’impossibilité de savoir si cet enfant viendra à vélo, en train ou à bord d’une Rolls Royce, apparat royal oblige. Ni quand est prévu le rendez-vous. Et à quelle heure ? Et où ? Peut-être à Trafalgar square. Ou à Picadilly circus. Les enfants aiment beaucoup le cirque, cela me parait être une bonne idée. Les gazettes nous expliquant avec complaisance que “la duchesse souffre de nausées matinales sévères”, nous pouvons en inférer qu’ils ont rendez-vous sur un bateau, et qu’elle vomit son petit-déjeuner, comme le plus humble des sujets de sa royale majesté (que dieu la sauve), accrochée au bastingage, penchée au-dessus de flots sans doute peu au fait de la personne prestigieuse qu’ils bringueballent, chapeau envolé dans la tempête et se demandant pourquoi diantre le Premier Ministre s’est senti obligé de lui envoyer des félicitations pour une situation aussi humiliante. 

C’est probablement de l’humour anglais.

Les français ont moins d’humour. La maman du petit Jihad, 3 ans, vient d'en faire l’expérience. Le bambin a été envoyé à l’école arborant un T-shirt où il était marqué, devant : “Je suis une bombe”, derrière : “Jihad, né le 11 septembre”. On sent tout de suite le côté désopilant de la chose. La maîtresse n’a pas ri. La directrice non plus. Mis au courant, le recteur d’Académie s’est fâché tout rouge. Le ministre va probablement être saisi de l’affaire. Il en parlera sûrement mercredi matin au président. Gageons que cela le fera rire car cet homme passe pour avoir de l’humour ; accueillant Mario Draghi à l’Elysée, il fait sortir Jean-Luc Mélenchon par une autre porte et se gausse devant les journalistes de l’ingéniosité de son stratagème. Celui qui fut traité en son temps de capitaine de pédalo peut se prévaloir de garder le sourire et le cap du paquebot France au milieu des icebergs. Reste à savoir s'il les évitera.

Quant à l’oncle et à la maman de Jihad, ils comparaîtront prochainement devant un juge. Pas pour mauvais goût, le législateur n'ayant pas intégré cette notion passablement floue dans le Code Pénal. Mais pour "apologie de crime", ce qui est un peu plus embêtant. Il va évidemment de soi que les responsables des attentats commis dans le monde ces dernières années ont été fortement impressionnés par le message délivré par cet enfant et son T-shirt. La preuve : un récent rapport nous apprend que depuis que l’on mène la “guerre contre le terrorisme” il n’y a jamais eu autant d’attentats dans le monde. Sauf aux Etats-Unis. De leur point de vue, l’objectif est donc parfaitement atteint. Ils ont probablement des lois anti-T-shirt plus efficaces que les nôtres.

Mais tout cela n'est probablement pas bien grave au regard des nouvelles vraiment importantes. Pensez donc : la duchesse souffre de nausées matinales sévères. 

08 août 2012

Chronique des absences et des conquêtes : Les déferlantes, roman-vagues

Je viens de lire un roman qui m'a accroché d'un bout à l'autre - malgré un style avec lequel j'ai eu un peu de difficultés durant les premières pages : Les déferlantes, de Claudie Gallay. Ce n'est pas vraiment de l'actualité littéraire, puisque il est sorti en 2008 et qu'il trônait depuis à peu près autant de temps dans notre bibliothèque, mais il s'est présenté un créneau dans mon agenda de lecture, l'été étant souvent la période la plus propice aux "rattrapages"...

Que dire sans dévoiler l'intrigue ? (d'autant plus que Madame Sammy ne l'a pas encore lu...) C'est un roman sur l'absence et la perte : chacun des personnages a perdu, ou recherche quelque chose. La narratrice pousse son chagrin devant elle comme Sisyphe son rocher, d'autres sont en quête de vérité, d'amour, de la paix de l'âme, d'absolu et parfois d'absolution.

Il y a là tout un petit monde, dans le presque huis-clos de cette presqu'île du bout du Cotentin : la narratrice, réfugiée à La Hague pour compter les oiseaux migrateurs, un sculpteur, sa sœur, l'idiot du village, une vieille folle, mais peut-être pas tant que ça, une petite fille au surnom d'oiseau, la patronne du bar, l'ancien gardien du phare, un  vieux monsieur monomaniaque de Prévert. Et puis Lambert, dont l'arrivée ou plutôt le retour dans le village va être la première pièce d'un puzzle qui va s'assembler inexorablement. 

PhareHague
Par Truzguiladh (-) [CC-BY-SA-2.5], via Wikimedia Commons

Il y a les vivants, et il y a les ombres ; ombres de ceux que la mort a pris, ombres de ceux que la mer n'a pas rendu, ombres de ceux qui sont partis un matin pour ne jamais revenir... Fantômes du passé rappelés dans des photos, des jouets, des lieux abandonnés.

La mer est omniprésente, toujours évoquée, parfois personnifiée, jamais prise à la légère. Elle donne à l'histoire son contexte, sa substance, sa respiration. La succession de chapitres courts et moins courts, les avancées dans l'énigme suivis de moments plus contemplatifs sont autant de flux et de reflux. Le dénouement marque la fin de la quête de chacun des protagonistes. Le roman, qui a commencé par une tempête, s'achève ainsi dans une relative sérénité.

27 juin 2012

Ma grand-mère avait les mêmes

Mes rapports avec Philippe Delerm sont ambigus. Certains de ses livres m'enchantent quand d'autres, j'en demande pardon par avance à ses fans, me lassent. Si les premiers sont très agréables à lire, les seconds donnent l'impression d'une vague répétition, d'une parodie plus ou moins volontaire, avec des phrases toujours tournées de la même façon, des tics d'écriture récurrents, et quelques adverbes qui tournent en boucle. Ils distillent un léger ennui me conduisant à ne les pas finir. Dans la première catégorie je range La première gorgée de bière, La sieste assassinée, Paris l'instant ou La tranchée d'Arenberg ; dans la seconde, Dickens, barbe à papa et autres nourritures délectables ou Le Bonheur. Tableaux et bavardages, décidément très ennuyeux malgré une bonne idée de départ.

D'autres sont dans un agréable entre-deux, on sent bien qu'il n'est pas à son meilleur, mais comme du Delerm c'est toujours vite lu et que l'on est sûr qu'il y aura de toute façon quelques bons passages, on va tout de même au bout. Ce fut le cas pour Ma grand-mère avait les mêmes, lu d'une traite il y a quelques jours, à l'occasion d'un voyage en train. 


Allez savoir pourquoi, quand je vis ce livre pour la première fois, je m'imaginai qu'il traitait des dessous de la grand-mère de l'auteur ; en fait, les dessous dont il est question sont ceux des petites phrases. Petites phrases du quotidien, mais je réalise en écrivant ces quelques lignes qu'elles dissimulent parfois la même tension que les fameuses "petites phrases" qui constituent l'essentiel du débat politique. La politesse convenue des situations stéréotypées dissimulant mal, pour Philippe Delerm, les petits agacements sous-jacents et les vacheries à peine voilées derrière les formules à l'emporte pièce.
Bien sûr, on pourrait surjouer l'amabilité du ton pour compenser la rigueur des propos, vous seriez gentil de m'en enlever un peu s'il vous plait. Mais on le sait. On est coincé. De toute manière, on en serait réduit à jouer le rôle du casse-pieds, et ce serait tellement peu dans la note, l'effervescence bon enfant du marché, la bonhomie de ce rapport humain que vous êtes venu chercher ici.
Extrait de : Y'en a plus, je laisse ?
J'aurais pu multiplier les citations, mais vous comprenez le principe : une phrase que tout le monde a pu dire  ou entendre au moins une fois, et le décorticage subséquent, presque psychanalytique, des motivations secrètes du locuteur. Quelques titres de chapitres particulièrement représentatifs : On ne vous fait pas fuir au moins ? Du côté de mon mari ; Par contre, je veux bien un stylo ; On peut le changer.

Et vous ? Y a t-il des phrases toutes faites de la vie de tous les jours qui vous agacent ?

14 mai 2012

C'est ainsi qu'un jeune noir du Zimbabwe a volé un manuel de physique supérieure

J'aime les livres aux titres alambiqués, ça me donne davantage envie de les lire que les autres. Parfois je suis déçu, souvent le contenu n'a rien à voir avec ce que le titre m'avait laissé imaginer, mais ce n'est pas grave, quand je tombe sur un titre comme "Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer" ou "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants", c'est impulsif, j'ai envie de savoir ce qu'il y a derrière. Somme toute, trouver un bon titre, c'est un petit peu le marketing de l'écrivain.

C'est donc naturellement à cause de son titre que j'ai été amené à lire "C'est ainsi qu'un jeune noir du Zimbabwe a volé un manuel de physique supérieure", court essai (68 pages) de Doris Lessing.
La mamie des lettres anglaises y dresse le triste constat que dans les pays les plus démunis, en Afrique notamment, et essentiellement au Zimbabwe qu'elle connait bien, on rêve de posséder des livres, et plus généralement, d'accéder à l'instruction, clé permettant d'ouvrir les portes du monde moderne, tandis que dans la petite portion suréquipée de la planète, les enfants ne savent même pas qui est Goethe, et les journalistes se sentent obligés de préciser, dans leurs articles, "Goethe, l'écrivain allemand..."

Au final, les plus chanceux iront à l'école 2 ou 3 ans, années payées en kilomètres à pied ; les enfants de nos contrées, blasés et indifférents, se souciant pour leur part comme d'une guigne de l'existence d'une telle situation, et de Goethe, et de la littérature. La plupart deviendront ce qu'elle appelle des "barbares instruits", "personne longuement formée (et grassement payée) [qui] est, en dehors de sa discipline, totalement ignorante".

Pendant ce temps, de petits enfants d'Afrique qui ne savent même pas lire volent des livres, tellement l'objet est, pour eux, le symbole de l'accès à ce savoir dont ils rêvent :
Le coupable fut amené, sanglotant, devant ses juges, un instituteur, qui était un garçon de dix-neuf ans, et son assistant, un gamin de douze ans.
"Pourquoi as-tu volé ce livre ? "
Pas de réponse. L'enfant pensait peut-être, comme cela nous arrive souvent : "quelle question stupide."
"Tu ne peux pas le lire parce que tu ne sais pas lire. C'est à peine si tu peux le soulever. Pourquoi l'as-tu volé, pour quoi faire ?
- Je voulais avoir un livre à moi", avoua le malfaiteur dans un sanglot.
En sus de ces considérations, c'est un beau texte -avec un arrière goût nostalgique et pessimiste- sur la culture, le partage et la lecture : 
L'esprit d'une personne qui n'a pas lu ressemble à l'un de ces paysages où la poussière tourbillonne d'un horizon à l'autre.

19 avril 2012

Tourisme dans le Jura, sic

Avez-vous entendu la dernière publicité diffusée par le comité départemental du tourisme du Jura, verdoyant département limitrophe de la Côte d'Or d'où je vous écris ces quelques lignes, sur ce média du siècle passé que l'on écoute dans la voiture, c'est comment déjà ? Ah oui, la radio. 

Écoutez donc, on en discute après.


Tu veux des rencontres, vivre une aventure, goûter mes spécialités gourmandes ?
Alors viens chez moi…
Je suis le Jura.
Rejoins-moi sur jura-tourism.com
Je t’attends.
Plus que de l'indignation (je réserve ce noble sentiment pour des sujets autrement plus graves que ces vétilles), ce que je ressens après avoir écouté ça, c'est de l'effarement. Un peu comme pour l'affiche de la journée portes ouvertes de l'ENIL, je ne peux m'empêcher de me demander comment des gens globalement sérieux, désireux de bien faire leur travail, qui ont fait des réunions, des séances de brainstorming, qui ont sans doute eu des tas d'idées intéressantes, ont pu en arriver à ça :  une voix de cougar en chaleur usant du champ sémantique de la séduction et de formules à double fond, dans une resucée des antiques publicités pour 36.15 ULLA.


Au moins le minitel rose avait-il le mérite d'annoncer clairement la couleur. Là franchement, c'est aussi pitoyable que ces publicité idiotes où l'on voit une fille à moitié nue pour vendre une tronçonneuse : on cherche le rapport, mais c'est en vain, car il n'y en a pas. 

Pire que l'agence qui a conçu ce spot -pour laquelle j'hésite encore entre la trop forte proportion d'obsédés sexuels ou le manque de femmes dans l'équipe- il y a les responsables qui l'ont validé. Des décideurs qui, après avoir mûrement réfléchi, ont choisi de dépenser l'argent qu'on leur a confié afin que l'image de leur département pour les années à venir ce soit ça. Une image du Jura usant de l'image de la femme objet de convoitise sexuel. Une image presque préhistorique, pour ne pas dire jurassique.

***

Je soumets donc, à titre de suggestion, un bonus à ces concepteurs et décideurs en panne d'inspiration ; ce qu'ils cherchaient à faire a déjà été fait, en mieux. Qu'ils cherchent donc d'autres pistes créatives. Diantre, ne sont-ils pas payés pour ça ?
Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux,
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux,

Parcourir à loisir ses magnifiques formes,
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.

Charles Baudelaire, La Géante, in : Les fleurs du mal, 1857

04 avril 2012

J'en ai marre !

Ces temps ci, j'en ai marre. D'un tas de choses. Je pourrais passer mon temps à écrire mon indignation, mais heureusement, je n'en ai ni le temps, ni le talent, et encore moins l'envie. 

Car grande ma lassitude est.

Je suis tellement dégoûté d'un tas de choses, que je n'arrive même pas à écrire un article cohérent et argumenté pour dire quelles sont les choses qui m'énervent et pourquoi. Pourtant ce n'est pas très compliqué. 

Je vais en faire la liste, histoire qu'on déprime tous ensemble : 

 1/ la polémique à 2 balles sur ce professeur qui a "pourri le web".  Je le trouve plutôt ingénieux ce monsieur, moi. Et ça me chagrine un peu de voir les professionnels du web lui taper dessus parce qu'il a détourné leur jouet, et les professionnels de la pédagogie lui taper dessus parce qu'il aurait piégé, voire "méprisé" ses élèves. Après, on peut très bien discuter les conclusions qu'il tire de son expérience, mais pas au point de le traiter de "pourriture" comme j'ai pu le lire je ne sais plus où. Eh les intellos, descendez des hauteurs où vous planez, regardez un peu la réalité au ras du sol : ça ne vous choque pas que 51 élèves sur 65 n'aient pas fait le moindre travail personnel mais aient recopié sur le web ?  Ça ne vous choque pas de savoir qu'il existe des sites de "corrigés" payant, qui ne vérifient rien de ce qu'ils mettent en ligne ?

2/ cette campagne électorale où aucun candidat ne m'a convaincu. Pire, certains me font peur. Ce n'est pas de la "désespérance", ni de la "méprisance", c'est juste du dégoût.

Mais comme j'irai malgré tout voter (ne serait-ce que pour éviter le pire), voici quelques outils  qui pourraient s'avérer utiles, trouvés ces jours-ci sur le web : 
- le comparacteur 2012, pour juger les propositions anonymes des candidats, et voir avec lequel vous êtes censé avoir le plus d'affinités (via Korben)
- le véritomètre d'OWNI, avec son classement réactualisé tous les jours, mesurant le "taux de crédibilité" des candidats
- le promessomètre, qui fonctionne un peu sur le même principe que sur le précédent, en vérifiant si les affirmations avancées par les candidats sont plutôt vraies ou plutôt fausses ; à lier avec le blog Désintox de Libération. A noter : Le monde propose un blog fonctionnant sur le même principe : Les décodeurs

3/ le climat délétère dans lequel nous vivons depuis quelques mois, voire plusieurs années, fondé principalement sur un sentiment d'insécurité instillé par nos gouvernants, et un rejet de "l'autre", visant de plus en plus explicitement les musulmans

4/ le fait qu'à force de le répéter, ça finit malheureusement par rentrer : j'entends de plus en plus de personnes affirmer, qu'en-effet, la justice ne fait pas son travail, est laxiste et qu'il faudrait prendre des sanctions plus sévères... La plupart ont leur solution toute trouvée pour châtier les voleurs, les assassins et les violeurs. L'un veut leur couper la main, l'autre la tête, le troisième autre chose... C'est à qui coupera le plus. Faut-il que nous abdiquions notre humanité pour pas plus de sécurité ?

5/ nos libertés qui s'en vont. Sur internet, mais pas seulement. Et tout le monde semble se voiler la face. Saviez-vous que depuis la loi du 5 juillet 2011 sur les hospitalisations psychiatrique sans consentement, on peut utiliser la psychiatrie pour faire interner les gêneurs ? Oui, en France.

6/ les risques liés au nucléaire : on s'est un peu ému, pendant les quelques semaines qui ont suivi la catastrophe de Fukushima, sur les dangers du nucléaire, la question de son avenir... Un an après, où en sommes-nous ? Le débat a t-il eu lieu ? Non, bien sûr. Les lobbyistes ont bien bossé.

7/ DSK. L'affaire. Les affaires. Entendons-nous bien, je n'en ai rien à f... aire de ses démêlés judiciaires, du feuilleton à rebondissement dont on nous abreuve jusqu'à la nausée depuis des mois. Ce qui me choque, c'est ce que cela révèle sur la façon de penser de certains types dans son genre, pour lesquels les femmes sont du "matériel". 

8/ la polémique sur le tueur de Toulouse : d'après certaines Mme Michu de ce pays (terme générique sammyiesque désignant les personnes s'exprimant sur un sujet auquel elles ne comprennent goutte), il aurait fallu arrêter le tueur avant même qu'il ne passe à l'action ; ces personnes semblant appeler de leurs vœux un État policier, où tout le monde serait surveillé, et donc susceptible d'aller en prison pour avoir eu des pensées "incorrectes", aux yeux de la société du moins.

Ah... on me glisse à l'instant à l'oreille que c'est déjà le cas. Rassurez-vous : la France n'est pas seule à sombrer dans l'indignité. 
"La virtualité des échanges n'est pas synonyme d'irresponsabilité pénale", comme le prouve la condamnation des pédopornographes, a souligné le procureur. "Si des propos excessifs et violents sont de nature à embastiller quelqu'un, les prisons françaises ne seront pas aptes à accueillir tout le monde", lui a répondu Me Baudouin.
Notez au passage qu'une fois encore, la pédopornographie est l'argument indiscutable par essence pour justifier toutes les atteintes aux libertés. Si les pédophiles n'existaient pas, le pouvoir les inventerait.

9/ le communautarisme, soigneusement entretenu et dénoncé par les mêmes personnes, qui font des contorsions incroyables pour ne pas dire "arabe" ou "juif". On retrouve des réflexions sur cette perte de sens des mots, et certains mots devenus tabous du fait du "poids de l'Histoire" dans L'art français de la guerre. Il faudra que j'écrive quelque chose sur ce livre... un jour.
En réaction au "français d'apparence musulmane" du Président de la République, au "femmes d'origine maghrébine" d'un des plus éminents représentant de l'opposition, des petits malins ont concocté le projet "FakeFrench plugin", qui remplace les noms des principaux responsables du parti au pouvoir par "des périphrases stigmatisantes en rapport avec leurs propres origines"

10/ et puis, en vrac, les cathos extrémistes qui font ce qu'ils veulent sans qu'aucun politique ne s'en émeuve, ou alors pas trop fort, car ces gens là votent aussi, la pollution par les pesticides, une certaine forme de syndicalisme pourri, les écrivains xénophobes... je continue ?

***

C'est bon, vous n'avez pas sauté par la fenêtre ? Le pire, c'est que j'ai sûrement oublié un tas d'horreurs auxquelles je vais repenser dans les jours qui viennent, à propos de telle ou telle bêtise proférée par un irresponsable aspirant à d'encore plus hautes irresponsabilités...

Pour faire suite à mon précédent billet, devenez fous si vous ne l'êtes pas encore, fous de joie, fous d'amour, fous volant dans votre drôle de machine... soyez beaux, beaux dans vos pensées, beaux dans vos actes... le monde est triste et moche, on a besoin de beauté et de folie...

Merci de m'avoir écouté.
J'vous dois combien ?  

29 février 2012

Chronique des joies du 29 février

Aujourd'hui n'est pas un jour ordinaire. Nous sommes, et tu n'auras pas manqué de le noter, attentif lecteur, le 29 février. Pour bien marquer cette journée précieuse et en garder un souvenir qu'ils chériront pendant de nombreuses années, certains choisissent de réaliser de grandes et magnifiques choses, d'accomplir des exploits, de prendre des engagements pour l'avenir. Décider à quel candidat accorder ses suffrages lors du prochain scrutin (ce qui revient à peu près au même que de déterminer lequel est le mieux coiffé), acheter des pinces à linge, se mettre à faire du sport, changer de brosse à dents seront quelques une des décisions prises par nos contemporains aujourd'hui.

Pour ma part, j'ai acheté la Bougie du Sapeur, le fameux quotidien paraissant tous les quatre ans.

Voilà pourquoi, ce matin, j'ai pris 4 euros et le chemin du bureau de tabac de ma rue, et ai demandé d'une voix virile où ne transparaissait pas l'émotion qui m'étreignait cette merveille de la presse occidentale -je ne sais pas si il en existe des équivalents ailleurs dans le monde- et seule authentique source d'information dans cette époque où l'on ne sait à qui se fier ma pauv' dame.

J'ai tout de suite vu que j'avais affaire à un buraliste sérieux. Non seulement il avait le précieux opuscule, mais il paraissait en outre ravi de me le vendre -c'est bien naturel me direz-vous- ayant peur de ne pas en vendre du tout de la journée. J'en suis donc le premier possesseur de mon quartier, ce dont je tire une légitime satisfaction de propriétaire, voire de nanti.

Comme le plus beau des journaux a récemment décidé d'adjoindre à chacun de ses numéros un supplément,  La Bougie du Sapeur Dimanche en 2004 (prochain dimanche dans 20 ans, on a pas fini de trimer), La bougie du Sapeur madame en 2008, je m'attendais à un Bougie du Sapeur enfants, ce 29 février tombant un mercredi. Que nenni. C'est un Bougie du Sapeur coquine que Jean d'Indy et son équipe nous ont concocté. Il fait tout le piquant de ce neuvième numéro.

Serait-il donc à ranger sur le dernier rayonnage de la bibliothèque, hors de portée des mains innocentes, en compagnie des Contes de La Fontaine et du Journal d'une femme de chambre (je parle de Mirbeau, bien sûr... à quoi pensiez-vous donc) ? Je ne le pense pas. N'oublions pas que tout cela est avant tout prétexte à rire, et que la Bougie du Sapeur est sans reproches !

13 janvier 2012

Chronique du Tolkien illustré

Tolkien par David Levine
Tolkien est né le 3 janvier 1892, j'ai positivement laissé passer la célébration de son 120ème anniversaire. Comme il n'est jamais trop tard (et qu'il n'est plus à un jour près), je vais me rattraper aujourd'hui ; plutôt que de disserter sur mon interprétation personnelle du Silmarillion (que je n'ai d’ailleurs pas lu) ou du Seigneur des Anneaux (que j'ai lu deux fois), j'ai envie de parler de ses principaux illustrateurs.

[Dans cette chronique, il sera de bon goût de cliquer sur les vignettes avec la molette de la souris, pour voir les images en grand et dans un nouvel onglet]

Le plus connu, et pour moi le plus doué, est bien sûr Alan Lee. Il est indissociable du gros et beau Seigneur des anneaux -mon préciiieux volume- édité par Christian Bourgeois. De belles illustrations à l'aquarelle, en pleine page, pas forcément en rapport avec le chapitre en cours -elles sont groupées par paquet de 5 ou 6- mais que l'on prend plaisir à regarder, comme autant de fenêtres ouvertes sur une certaine manière de voir l'histoire. Sous son pinceau, le merveilleux devient naturel ; il a aussi la grande qualité de ne pas pratiquer un style trop ostensiblement moyen-âgeux, contrairement à d'autres. D'ailleurs, une majorité de ses images s'attardent volontiers sur le spectacle de la nature, aspect de l'oeuvre de Tolkien  que les fans d'héroic fantasy occultent un peu trop souvent à mon sens.





Il a travaillé sur les films de Peter Jackson. Ça se voit, il suffit de comparer :


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John Howe est également assez connu et, ah tiens, il a lui aussi travaillé sur la trilogie jacksonienne. Ses images ont largement contribué aux décors des films, à tel point que certaines scènes ou personnages lui doivent leur "postérité visuelle", il n'est que de voir les montures des nazguls, ou l'apparence générale de Gandalf.


A ce propos, il est intéressant de voir de quelles différentes façons cette scène du combat d'Eowyn et du roi sorcier a été traitée par les différents artistes :
Frank Frazetta, déjà évoqué sur ce blog
Alan Lee encore
Ted Nasmith, très fidèle au récit tolkienien
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Ted Nasmith est le troisième compagnon de cette communauté du pot à eau, mais il n'est pas mon préféré. Je trouve que sa fidélité au récit se mue parfois en une transcription trop littérale,  avec des outrances dans les effets.


Mais ne boudons pas notre plaisir, il excelle lui aussi à rendre de beaux paysages, et des scènes du roman bien souvent délaissées par ses pairs. Seulement, je n'accroche pas toujours avec son style. Ca doit venir de la couleur sans doute trop vive. 







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De Barbara Remington, je n'ai trouvé que ce triptyque de couvertures très "60's" et psychédélique, qu'elle dessina pour la première édition américaine de l’œuvre en livre de poche. La légende dit qu'elle n'avait pas lu le livre lorsqu'elle s'attaqua à son projet de couverture, ce qui explique sans doute bien des choses.


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Viennent ensuite Anke Katrin Eissmann :


Pauline Baynes qui, si elle reste associée à l'illustration des Chroniques de Narnia, a aussi collaboré avec Tolkien, qui appréciait la pertinence de son travail. C'est une grande dame de l'illustration, même si son style parait un peu désuet aujourd'hui.



et Philippe Munch, le français que je cite pour l'anecdote. (C'est pas pour dire, mais il s'est borné aux couvertures des Folio junior. Pas sûr que cela lui assure une renommée éternelle dans le monde des fans de Tolkien !)



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J'ai gardé Cor Blok pour la fin car il ne ressemble à aucun des autres ; il a son style propre, identifiable au premier coup d'œil. Même si son talent ne s'exerce pas dans les lettres, mais à travers la peinture, il débute sa carrière par une démarche similaire à celle de Tolkien : inventer l'histoire de l'art et l'architecture d'un pays imaginaire, la Barbarusie. Entre 1958 et 1962, il réalise 140 illustrations pour le Seigneur des anneaux, qu'il vient de découvrir. Je fais court : Tolkien adore et lui achète même certains de ses tableaux.

Il tire en partie son inspiration de la fameuse Tapisserie de Bayeux, d'où le titre de l'ouvrage regroupant ces œuvres qui vient de paraître : Une tapisserie pour Tolkien. Quand je l'ai vu pour la première fois dans une librairie, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un livre pour enfants...


Il est vrai que son style minimaliste n'a rien de commun avec les illustrateurs férus de détails évoqués précédemment. Mais c'est à lui que les hollandais pensent lorsqu'ils évoquent leur Seigneur des Anneaux - un peu comme Alan Lee pour moi.





Malgré tout ce que je viens de dire sur les différents illustrateurs de l'oeuvre de Tolkien, il n'en demeure pas moins qu'à mon sens, rien ne vaut les images suscitées par la lecture, à tel point que je regrette souvent la version imposée par le cinéma, qui ne correspond bien évidemment jamais à celle que les lecteurs ont en tête. Et cela n'est pas valable que pour Le Seigneur des Anneaux.

Mais c'est aussi la grande force d'une œuvre que d'avoir su inspirer d'autres artistes.

15 décembre 2011

Réunion tirée par les cheveux

C'est une réunion comme tant d'autres. Vous arrivez en retard, mais ce n'est pas grave, la réunion n'a pas commencée. Un collègue "qui s'y connait" est venu d'un bureau voisin pour donner un coup de main à la mise en route du dispositif de visioconférence. D'ailleurs il s'en va déjà, en prodiguant au passage quelques conseils d'utilisation qui ne seront pas écoutés, les trois minutes suivantes s'émaillant de "faites passer le micro", et autres "attendez, je tourne la caméra" auxquels répondent invariablement les "non, non, on vous entend très bien, c'est bon", l'ensemble apportant un souffle de distraction bienvenue dans une ambiance d'emblée morose.

Un responsable se lance dans une longue introduction lénifiante. D'un coup, il vous semble que vous êtes là depuis plusieurs heures. Un bref désespoir vous envahit à la pensée que cela ne fait que commencer. Vous lui trouvez de vagues airs de Rocard, mais un Rocard qui aurait appris l'élocution, ce qui n'enlève cependant rien au pouvoir soporifique de sa voix. Des mots surnagent au milieu de cette mélopée incantatoire : services, décret, périmètre, plan d'actions, principes directeurs...

Vous reportez votre attention défaillante sur l'auditoire, observant leurs attitudes en tentant d'en déduire leur niveau d'attention.  Il y a ceux qui grattent des kilomètres, pour ne pas perdre une miette du pontifiant discours - à moins que ce ne soit pour se donner une contenance. Il y a ceux qui fixent ardemment un point de mur ou de plafond comme si les mots de l'augure en cravate allaient s'y afficher par magie. Il y a enfin ceux qui, menton dans la main et sourcils froncés, prennent l'air concentré et pénétré de celui qui n'y comprend goutte mais ne veut pas que ça se sache. Vous voilà fixé : sur la vingtaine de personnes présentes, quatre ou cinq, tout au plus, participent vraiment à la discussion, les autres se contentant de meubler leur ennui.

Ainsi rassuré sur la marche normale des choses, vous vous mettez à divaguer sur la composition de l'assistance. Les personnes qui la composent, la façon dont elles sont habillées, leurs fautes de goût. Le type aux cheveux longs par exemple. C'est remarquable de s'entêter ainsi dans son erreur. Il a bien du se trouver, un jour, quelqu'un de charitable pour lui dire que ça ne lui allait pas du tout. Vous envisagez deux hypothèses pour justifier son look désastreux : soit il les garde tels parce que il trouve ça beau, soit il refuse de s'en départir au vu du temps qu'il a mis pour obtenir cette longueur. Vous décidez aussitôt de l’appeler Antoine.


Vous vous avisez aussitôt que ça ne va pas beaucoup mieux du côté des femmes. Vous n'aviez jamais vu un tel rassemblement de victimes de cette teinte auburn à la mode depuis quelques années, capable de donner un air vulgaire aux plus jolies filles : pas moins de six des femmes présentes à cette réunion arborent cette teinte, à différents degrés, du léger reflet setter irlandais, jusqu'au roux éclatant à la Bree Van de Kampf ; les 4 autres ont une teinture blonde, avec les racines noires bien visibles. C'est le règne du factice et de la duplicité : personne n'est ce qu'il semble être, tout le monde se camoufle, personne n'écoute.

Heureusement, la chose touche à sa fin. Tout le monde se lève fort satisfait, qui de sa prestation, qui de pouvoir enfin bouger. Le maître de cérémonie est déjà partie depuis un moment, ses responsabilités l'appelant ailleurs. Il vous semble vous souvenir en vous levant à votre tour qu'il était chauve, ce qui n'est pas le moindre des atouts pour couper les cheveux en quatre.

25 octobre 2011

Chronique des téléphones mains dans les poches

Quand j'étais gosse, un individu qui parlait tout seul dans la rue ou dans le bus, était regardé discrètement du coin de l'œil, dans un mélange de moquerie et de commisération : en voilà un qui est un peu brelot, ce n'est pas sa faute, il a peut-être bu, on ne montre pas du doigt.

Aujourd'hui, ça n'étonne plus personne : un individu dans la même attitude est en train de téléphoner, tout simplement

J'ai toujours un bref moment de surprise, lorsque je vois quelqu'un arriver face à moi, mains dans les poches, en grande conversation avec son ami invisible. Je n'ai pas encore complétement intégré l'existence des kits mains libres et ne suis d'ailleurs pas pleinement convaincu de leur nécessité. Sans doute suis-je le seul à être choqué ? Je ne suis pourtant pas techno-attardé à ce point, et n'en suis plus, comme aux débuts des portables, à pester contre "ces gens qui racontent leur vie dans la rue". Il n'en demeure pas moins que l'absence de la médiation du téléphone provoque en moi un malaise que je ne saurais expliquer. Il m'apparait encore plus inconvenant de parler -presque- tout seul dans la rue quand on a pas la justification tangible en main, sous forme de téléphone. Absence d'autant plus troublante que ces technophiles se privent rarement du plaisir d'exhiber leur dernier jouet.

Je réalise que, me projetant à la place du quidam, je me sentirais gêné et obligé de justifier mon attitude : regardez, je suis au téléphone, je ne suis pas brelot, je ne suis pas pris de boisson, ne me montrez pas du doigt comme le dit la chanson. Mais non. Plus personne ne fait attention à un comportement qui il y a encore quelques années aurait provoqué un mélange de commisération et de moquerie. En fait, les tenants du main-libre et de l'ami invisible ne sont que les représentants de l'un des deux grands groupes composant la famille des téléphonistes de rue, les autres étant la tribu des têtes baissées, si justement décrits par Guy Birenbaum.

Les premiers regardent les seconds sans les voir, tandis qu'eux ne regardent personne, plongés qu'ils sont dans leurs écrans. Mais probablement les uns et les autres communient-ils au même autel de la bêtise, cette "bêtise au front de taureau" qui chagrinait si fort Baudelaire, et qui pousse certains à fleurir des boutiques d'informatique suite à la mort d'un entrepreneur.

Sans doute sont-ils tous un peu brelots, ce n'est pas de leur faute, ils sont intoxiqués. Ils gagnent toute ma commisération, où se mélange quand même un peu de moquerie.

23 septembre 2011

Défense et illustration de la langue française

Je croyais jusqu'alors, assez naïvement, que l'utilisation de l'anglais pour faire genre (mais quel genre au juste ? moderne ? jeune ? dynamique ?) était l'apanage de la grande distribution, des marques, du commerce au sens large. J'en ai encore eu ce que je croyais être la preuve il y a deux semaines, au centre commercial, en lorgnant d'un œil torve deux publicités se succédant sur un panneau (1)



Telle grande enseigne distribuerait donc de la fringue "with love since 1841", tandis que tel industriel de l'agroalimentaire nous vanterait sa "so good" alimentation. Et je ne parle même pas de l'accroche, oups pardon, la baseline, du premier, mettant l'accent sur une collection "Mix & Match".

Pitoyable. On est loin du temps où les tickets de métro étaient chic et choc...

Et je n'avais pas vu le pire. Rentrant à la maison, je jette un œil à la newsletter (hum...) d'OWNI, et commence la lecture d'un article titré "Les pureplayers [sic] doivent prendre plus de risques". Admettons que le terme soit entré dans le langage (presque) courant, encore que le dossier s'intitule "Les médias en ligne à l’âge de raison", ce qui est au moins aussi compréhensible, et plus... français.

Mais c'est l'article éponyme qui m'a achevé. Pascal Riché s'exprime, à propos de la nouvelle maquette de Rue89, en ces termes non dénués de grâce, de poésie, et d'anglicismes inutiles : 

On va rester très participatif, non pas top-down mais plutôt bottom-up, avec le format “face aux riverains” notamment, et en insistant sur le fact-checking.

Je ne sais pas vous, mais moi, après "participatif", je ressens comme un vague malaise. En quoi est-ce plus porteur de sens d'utiliser ces termes ? En quoi des expressions comme "de haut en bas", "de bas en haut", "montant" ou 'descendant" auraient-elles dévalorisées son propos ? Aurait-il eu l'air moins professionnel ou moins sérieux ?

Ou est-ce pour préparer le lancement d'un Street ninety-nine ? 


(1) : Comme mon téléphone ne sait que téléphoner, j'ai extrait ces deux images des sites des marques respectives, à savoir C&A et Sodebo.

01 août 2011

Le cimetière des bateaux sans nom

Le cimetière des bateaux sans nom, dans le roman éponyme de Perez-Reverte, c'est cet endroit un peu lugubre où échouent les bateaux en fin de vie, mangés par la rouille et le sel en attendant d'être complétement désossés par le feu des chalumeaux. Je ne sais pas si ce cimetière marin existe vraiment, mais il est au carrefour du récit. Les personnages tournent autour, passent à côté, en parlent ; certains y meurent. A croire qu'il y a une métaphore à chercher dans cet endroit et dans ce titre.

CC yeowatzup sur Fotopedia 

Une métaphore de quoi ? De la vie sans doute. Des désillusions qu'elle amène plus sûrement. Car comment qualifier autrement une histoire qui offre tous les ingrédients du roman d'aventures, avec des méchants et une chasse au trésor, mais en ajoutant une touche d'amertume au breuvage ? Les marins d'autrefois ont disparus, les aventures n'ont plus rien d'épique et sont justes dangereuses ; les chasses au trésor ne sont pas tout à fait aussi exaltantes que dans les livres. La fontaine de jouvence a un sale arrière goût.

L'aventure sent encore le vieux papier, le métal rouillé et les cartes marines, mais elle prend aussi l'apparence d'un gros revolver tenu par une femme très belle et très dangereuse, ou d'un requin chercheur de trésor, assez dangereux lui aussi, et souvent d'un nain mélancolique, encore plus dangereux.
"Et il n'avait jamais rêvé, sur aucun bateau, dans aucun livre, aucun port, aucune de ses vies antérieures et innocentes, un Achab aussi séduisant qui l'entrainait pour naviguer sur sa tombe."
Et ce n'est pas Coy, le marin échoué, qui dira le contraire. Ses illusions, il les a perdues depuis longtemps. Sans rancœur, sans tristesse, juste avec le temps qui passe. C'est le constat que la plupart des personnages du roman vont être amenés à faire à un moment donné. Constat lucide, désabusé ou dédaigneux, selon leur caractère ou selon le contexte, mais tous sont d'accord sur ce point, le seul qui les réunisse, après la quête d'une épave au trésor. Car il y a un trésor bien sûr, même s'il faut attendre d'être arrivé au milieu du livre pour savoir de quoi il retourne. Une ténébreuse affaire vieille de plus de deux siècles, avec un complot, un combat naval, des navires allant par le fond avec une précieuse cargaison.


L'ensemble forme certes un bon roman, mais j'ai peur que ce ne soit pas suffisant. J'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire. Trop long, trop long à démarrer, trop de passages où l'on se demande où l'auteur nous emmène. On est loin des récits haletants et lus d'une traite des aventures du capitaine Alatriste. Cependant, j'ai apprécié la fin amorale, guère surprenante dans la mesure où le lecteur, comme Coy, était prévenu depuis le début...

Décidément les chasses au trésor ne sont plus ce qu'elles étaient.