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31 décembre 2013

Astérix chez les pictes

J'ai lu le nouvel Astérix. Dans l'ensemble, c'est plutôt un soulagement, même si je reste sur ma faim. Soulagement, car après les catastrophiques albums précédents (de La rose et le glaive à Le ciel lui tombe sur la tête), on retrouve un personnage et une aventure conforme à ce que l'on est en droit d'attendre de l'univers. Mais pas plus. Du service minimum en fait.

D'accord, il y a quelques bonnes planches, des jeux de mots de bon aloi (la page sur le "fondu enchaîné" par exemple), mais aussi des gags creux et pas mal de redites, comme Assurancetourix qui a "encore raté une marche". Il ne sert à rien de faire des clins d’œil aux connaisseurs, on attend plutôt du neuf, du drôle, du bon.

L'histoire en elle-même est un peu légère, c'est presque un copié-collé du scénario du Grand fossé, jusqu'au chef des méchants qui n'est pas sans évoquer Acidenitrix, dans un style de personnage vaguement pas humain. Il ne se passe pas grand chose, il n'y a pas de rebondissements, aucun suspens et j'ai déjà un peu de mal à me rappeler de ce qu'il s'est passé entre la découverte du calédonien sur la plage du village et le banquet final.

Un détail qui en dit long : la place accordée à Ferri et Conrad sur la couverture. Si, si, ils y sont, cherchez bien. On sent que papy Uderzo est derrière leurs épaules ; il y a pas mal d'attitudes figées, un peu comme les mimiques forcées d'un vieux comique fatigué, ou l'humoriste duquel on attend "la" phrase qui a fait son succès. J'ai eu l'impression diffuse qu'il y avait comme objectif de caser le maximum de figures imposées dans cet album : la rencontre avec les pirates, les disputes d'Astérix et Obélix, il est frais mon poisson, qui c'est qu'est gros ? etc.

Le dessin est fidèle à l'original... trop fidèle ? Il faut parfois savoir trahir intelligemment. Prenez par exemple l'excellent travail de Juillard qui a repris Blake et Mortimer (La machination Voronov) : on voit bien que ce n'est pas le dessin de Jacobs, mais ça passe super bien, parce que le style a été conservé, sans que ce soit du décalquage. J'ai l'impression désagréable qu'Astérix et Obélix sont en train de se cartooniser : un catalogue d'expressions figées, des histoires où il ne se passe rien, des dialogues et des gags mous.

Mais je râle, je râle...  Que voulez-vous, c'est mon côté gaulois grincheux. Je regrette, comme beaucoup, le côté trop enfantin et premier degré de cette BD. J'ai été nourri à l'Astérix dès mon enfance, j'ai lu et relu tous les albums, m'émerveillant à chaque fois, parce que j'avais compris un nouveau jeu de mot, saisi une allusion... Un album comme celui-ci, ça ne fera pas rire le petit garçon devenu adulte qui le relira dans 20 ans. Alors que Le domaine des dieux ou Le bouclier arverne, ça me fait toujours marrer.

Faut-il garder l'espoir ? Je ne peux que souhaiter aux deux nouveaux titulaires de la franchise de réussir à s'affranchir du souvenir de leurs glorieux ainés et de la pesante tutelle d'Uderzo. 

Alea jacta est.


07 novembre 2013

Il faut lire Albert Camus

Aujourd'hui, Albert Camus aurait eu 100 ans. Non, probablement pas. La clope ou la tuberculose auraient eu sa peau avant. Mais le destin est absurde : il est mort comme une princesse d'opérette, dans un accident d'automobile.

Il faut lire Albert Camus. Pas pour se donner de faux airs d'intello de gauche. Pas pour des motifs idéologiques abscons, pour cracher du venin sur la tombe de Sartre, pour briller dans les soirées ou impressionner Tatie Germaine qui ne lit que le programme télé depuis un demi-siècle. Il faut lire Camus parce que c'est prenant. J'ai eu envie d'écrire captivant, haletant, intéressant, mais je crois que prenant résume bien la façon dont j'appréhende ses livres : je commence à lire "pour voir", presque distraitement, et je m'aperçois que je ne peux plus poser le livre. C'est ce qui m'est arrivé avec La peste, c'est ce qui vient de m'arriver alors que je voulais "juste relire le début de L'étranger". Tant pis s'il y a des subtilités qui m'échappent, tant pis si des gens plus brillants que moi ont fait des thèses sur le juste ou la solitude chez Camus . On s'en fout. Camus, ça se lit bien, inutile de faire des complexes. 

J'ai un peu lu son théâtre également : Caligula, L'état de siège, Le malentendu. L'état de siège surtout, m'a vraiment plu, au point que je l'ai lu deux fois de suite. Sans rien révéler, c'est une pièce qui traite de la mise en place d'une dictature en se servant du prétexte de la peste. C'est une métaphore, avec des personnages caricaturaux, mais le coup porte juste.

J'ai lu La chute, qui laisse un souvenir poisseux, nauséeux mais donne une image tellement vraie de la condition d'homme. J'ai lu L'exil et le royaume, auquel j'ai un peu moins accroché. Il faudra que je le relise.

Avant de lire la suite*.


*Le téléchargement çaymal, ça tue des chatons.

02 septembre 2013

Luthien et Beren - Un souvenir de Tolkien

Je cherchais un petit quelque chose à écrire pour ce 2 septembre 2013, jour du 40ème anniversaire de la mort de Tolkien. Puis, favorisé par les dieux de la sérendipité, je suis tombé sur cette image, particulièrement émouvante : la tombe où il repose, aux côtés de son épouse.
Il a fait graver Luthien et Beren sur la pierre.

ceridwen [CC-BY-SA-2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)], via Wikimedia Commons

31 juillet 2013

Dans quel ordre lire Asimov ?

J'ai attaqué Asimov(1) il y a presque 3 ans en lisant Fondation. Plus tard, j'ai lu Fondation foudroyée et sa suite. Ces deux derniers mois, j'ai lu à peu près tous ses romans du "cycle des robots". J'ai découvert lors de ces lectures ce que Wikipédia confirme(2): sur le tard, Asimov a tenté d'unifier ces deux cycles (les robots et Fondation) en écrivant les romans intermédiaires expliquant le passage de l'un à l'autre, et pourquoi il n'y a pas de robots dans le cycle de Fondation.

Voici donc l'ordre dans lequel je pense qu'il faudrait lire les romans et nouvelles d'Asimov traitant des cycles des robots et de la Fondation(3), pour ceux qui auraient envie de lire dans l'ordre chronologique de la fiction. Je mets entre parenthèses la date de première publication, pour bien montrer à quel point cette construction est postérieure à la plupart des écrits d'Asimov.

Les robots :

- Nous les robots (recueil de nouvelles inclus dans "Le grand livre des robots, tome 1 : Prélude à Trantor" où sont compilées les 9 nouvelles évoquées ici et la plupart de ses histoires "robotiques" écrites entre les années 1940 et 1980)

Cycle Elijah Baley / Daneel Olivaw :

- Les cavernes d'acier (1956)
- Face aux feux du soleil (1970)
- Les robots de l'aube (première apparition du concept de psychohistoire, et nombreuses références aux nouvelles de "Nous les robots", considérées comme des "légendes terriennes") (1983)
- Les robots et l'Empire (1986)

L'humanité à la conquête de la galaxie :

- Les courants de l'espace (1967)
- Poussière d'étoiles (1973)
- Cailloux dans le ciel (1953)

De l'empire à la Fondation :

Regardez les dates d'écriture : la transition entre les deux cycles date bien de la fin de la vie d'Asimov.
- Prélude à Fondation (1989)
- L'aube de Fondation (1993)
Il ne me reste à lire que ces 2 romans à lire pour boucler !

Le cycle de Fondation :

- Fondation (1957)
- Fondation et Empire (1965)
- Seconde Fondation (1965)
- Fondation foudroyée (1983)
- Terre et fondation (1987)

***

(1) : Image par Rowena Morrill, via Wikimedia Commons
(2) : J'ai eu l'idée de cet article avant de constater que Wikipédia fournissait déjà cette liste... Mais la mienne est plus personnelle, c'est le fruit de mon expérience de lecteur. Wikipédia m'a servi à combler les vides avec les ouvrages non encore lus.
(3) : Mise à jour après une remarque pertinente : Asimov n'a pas écrit que ça...

24 mai 2013

En lisant Asimov

Je viens de terminer Les robots d'Asimov, sorte d'introduction à ses autres livres sur les robots, que je vais maintenant m'empresser d'emprunter à la bibliothèque.

Ce qui m'a frappé et donné l'envie d'écrire ces quelques lignes se situe dans le dernier chapitre : l'humanité aurait besoin d'être guidée par quelque chose de plus grand qu'elle, qui la dépasse et qu'elle ne comprend pas ; un élément qui agit en secret pour le bien de celle-ci, et au besoin, contre sa volonté.  C'est le cas des "machines" à la fin de ce livre (de supers robots-calculateurs qui gèrent toute l'économie de la planète), mais on retrouve la même idée dans Fondation avec la psychohistoire (et encore une variation sur ce thème dans le deuxième cycle de Fondation).

J'aime beaucoup cette idée, même si d'aucuns trouveront que c'est une vision assez pessimiste d'une humanité incapable de se gérer elle-même sans risquer de se détruire.  Je pense qu'il faut plutôt en retenir le côté très optimiste d'Asimov par-rapport à la technologie : les robots, les ordinateurs, le "progrès" ne sont pas une source de danger dont il faudrait avoir peur, mais au contraire une chance à saisir. L'introduction, où il parle du "complexe de Frankenstein" est éclairante à ce sujet : Asimov veut dépasser cet axiome érigé en dogme depuis la bombe littéraire lancée par Mary Shelley, selon lequel la créature se retourne inévitablement contre son créateur - étant sous-entendu que le seul digne/capable/autorisé à créer la vie est Dieu…

Il n'y a pas de dieu chez Asimov. Il n'y a que la science, la logique, le raisonnement. Il n'y a pas d'extra-terrestres non plus. Nous sommes seuls dans la galaxie (dans l'univers c'est moins sûr, et c'est sur ce constat que se termine l'ultime tome de la saga Fondation, Terre et Fondation). De fait, Asimov peut être défini comme un écrivain rationaliste : formation scientifique, athée, humaniste.

L'écriture d'Asimov est légère, neutre. Pas d'emphase, pas de longues descriptions d'une cité futuriste ou d'une technologie pas encore inventée : c'est sous-entendu. Au début de Fondation, la description de Trantor, la planète-capitale de l'empire, entièrement urbanisée, est expédiée en quelque lignes, qui sont néanmoins suffisantes pour marquer l'imagination du lecteur.  Il va sans dire que les livres d'Asimov sont vites lus, d'autant plus que les enjeux de chaque intrigue sont suffisamment cruciaux pour tenir en haleine jusqu'à la fin.

Même si c'est une SF qui a un peu vieilli -aujourd'hui on ne parlerait plus de relais ou de d'enroulements pour décrire le mécanisme d'un robot- le principal reste : on lit jusqu'au bout pour suivre les 50 années de la vie de Susan Calvin qui ont menées à l'avènement des robots, ou pour savoir si le projet Seldon ira à son terme. Asimov est intemporel par les thèmes qu'il aborde, pas par le vocabulaire employé, qui reste finalement assez secondaire, bien qu'il ait créé des termes que nous utilisons couramment, comme le mot "robotique"...

A ma connaissance, Les robots offre la première occurrence des fameuses trois lois de la robotique dont il est l'inventeur (1) :
Première Loi : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
Deuxième Loi : Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.
Troisième Loi : Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'est pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.

De fait, tout le roman (9 nouvelles reliées entre elles par un fil conducteur : la vie de Susan Calvin, la première robotpsychologue) est l'étude des variations d'interprétations de ces lois au travers de dilemmes à la solution souvent surprenante. Apparaissent également les concepts d'attachement à un robot, l'opposition aux robots, le robot doté d'une conscience, l'androïde...


***

J'en profite pour épingler au passage le procédé bassement commercial de l'éditeur, consistant à réimprimer un livre en l'affublant du titre et de l'affiche du film qu'il a inspiré, alors même que le premier n'est pas le scénario du second.


La première couverture, qui parait aujourd'hui un peu vieillotte, avait au moins l'intérêt d’illustrer un passage du livre ; l'actuelle n'a aucun rapport avec l'histoire et met plus en avant Will Smith qu'Asimov...

 ***

(1) : Je ne sais pas vous, mais cette anaphore de "Un robot..." m'en évoque une autre tout aussi célèbre : "Moi président..." "Un anneau pour...". En feuilletant Les veufs noirs, j'ai d'ailleurs vu qu'il avait rendu hommage à Tolkien dans une de ses nouvelles.

22 janvier 2013

Et la lecture dans tout ça ?

Il parait que les liseuses, ces machins électroniques pour lire des livres, c'est fini. Ou presque.
A peine éclos, le marché des liseuses s’effondre. 
[...]
Le marché des liseuses a été une météorite, explique Jordan Selburn d’iSuppli à la Technology Review. «Les gens veulent faire d’autres choses sur leurs appareils que seulement lire des livres». La polyvalence des tablettes l’a emporté. 
via La feuille

Elles sont en passe d'être supplantées par les tablettes, qui permettent de lire et de faire autre chose.
En fait, les lecteurs n’ont pas enterré leur tablette: ce sont les constructeurs qui s’en sont chargé, en proposant des liseuses de plus en plus difficiles à distinguer des tablettes. Et forcément, quand on imite, on finit par devoir se comparer. Et à ce jeu-là, la victoire est sans appel: les tablettes, plus proches des usages généralistes que les utilisateurs souhaitent faire de leur matériel, gagnent à tous les coups. Au grand dam de ceux qui souhaitaient JUSTE lire… 
via Book to the future

Les ayatollahs de l'un ou de l'autre support y vont déjà de leurs commentaires enflammés -et je ne suis pas loin de penser qu'effectivement, une liseuse fait moins mal aux yeux. Mais ils se trompent de colère. Le problème n'est pas que la tablette soit plus populaire que la liseuse, le problème est la réalité des pratiques de lecture -ou de non-lecture- que cet état de fait dévoile : comme déjà avancé ici-même il y a quelques mois, si le support n'a pas tellement d'importance, il ne faut pas négliger le potentiel de distraction (au sens de déconcentration, et de tentation) offert par la liseuse tablette. Le fait que ce support tende à dominer est inquiétant de ce point de vue. Cela pourrait signifier que c'est le support où la lecture est la moins attentive, la plus sujette à distraction, la plus concurrencée par Youtube et le nyan cat qui est en train de gagner la partie. 

Pas parce que c'est le meilleur support. Mais parce que la façon de lire de nos contemporains est en train de changer. La lecture suivie disparaît au profit de la lecture morcelée et du divertissement électronique. Inquiétant.

***

Mise à jour à 13h : correction d'un lapsus

12 septembre 2012

L'année des mooks


Mooks, c'est un mot très moche doublé d'un anglicisme utilisé pour désigner quelque chose de plutôt joli : ce drôle d'objet en papier apparu en 2008 avec XXI, cette publication qui n'est ni un livre ni un magazine ; bref, moitié book, moitié mag, un mook. Beurk. Je préfère dire "revue", mais les bobos et les accros aux néologisme diront mook. On ne va pas se fâcher pour ça. 

Cette brève se veut un addendum de celle du 29 août : De la concurrence pour XXI ; je viens en-effet de découvrir ce nouveau mot -moooook- et deux articles sur le blog erwanngaucher.com, qui me mâche le travail pour ce qui est de la présentation de cette fameuse concurrence que j'évoquais.

Le premier article recense ce qu'il appelle joliment "les enfants de XXI" ; le second traite plus spécifiquement de Long cours, mais je regrette qu'il n'ait pas noté l'aspect un peu trop opportuniste du projet, ce que n'a  en revanche pas manqué de faire le site de la bibliothèque municipale de Lyon, qui consacrait un dossier au sujet le 30 juin dernier (oui, j'ai sérendipitéïsé à mort encore, mais n'est-ce pas le but premier du web ?)
Tous ces titres ne sont pas motivés par le même élan et ne bénéficient pas des mêmes moyens. D’un côté, de jeunes journalistes guidés par leur seul enthousiasme se lancent sans gros soutien financier et fonctionnent avec des bouts de ficelle (Schnock, Le Tigre ...) ; de l’autre, de vieux routards de la presse disposant de gros moyens rédactionnels et commerciaux : France culture papier est un produit Radio France, We demain émane du groupe VSD... certains y verront un choix purement opportuniste.
Sources : 

31 août 2012

Philippe Delerm est-il un vieux con ?


Bien sûr que non. Et le fait qu'il s'obstine à ne pas vouloir se servir d'un ordinateur, préférant plutôt user d'une machine à écrire (pour laquelle il a acheté "une vingtaine de rubans d'avance") ne doit pas entrer en ligne de compte.

Mais ce n'est pas moi qui ai intitulé son dernier livre "Je vais passer pour un vieux con, et autres petites phrases qui en disent long". C'est lui tout seul. Il s'en explique à un jeune con, dans un entretien à Actualitté.
"Dire des toutes petites choses est capital, parce que c'est là qu'on révèle véritablement, et en faire la substance d'un recueil ne les grandit pas spécialement, il s'agit juste d'effacer l'hypocrisie en la nommant. On est tous pareils. On n'en parle pas, mais il y a dans ces phrases une sorte d'éternel humain."
A la façon de Ma grand-mère avait les mêmes, dont il pourrait être une suite, il s'agit d'un recueil sur les phrases que l'on prononce un peu trop facilement, en ne leur prêtant pas assez d'attention ; mais si ma grand-mère procédait au décorticage des phrases à double détente de la vie de tous les jours, le vieux con apparaît davantage comme des automatismes dérisoires pour combler le vide de la conversation...

Petit extrait de la table des matières, toujours via Actualitté : « Je vais passer pour un vieux con », « Quand on est dedans, elle est bonne », « Je vais relire Proust », « Les mots sont dérisoires »...

C'est pas tout mais faut que j'y aille ! 

08 août 2012

Chronique des absences et des conquêtes : Les déferlantes, roman-vagues

Je viens de lire un roman qui m'a accroché d'un bout à l'autre - malgré un style avec lequel j'ai eu un peu de difficultés durant les premières pages : Les déferlantes, de Claudie Gallay. Ce n'est pas vraiment de l'actualité littéraire, puisque il est sorti en 2008 et qu'il trônait depuis à peu près autant de temps dans notre bibliothèque, mais il s'est présenté un créneau dans mon agenda de lecture, l'été étant souvent la période la plus propice aux "rattrapages"...

Que dire sans dévoiler l'intrigue ? (d'autant plus que Madame Sammy ne l'a pas encore lu...) C'est un roman sur l'absence et la perte : chacun des personnages a perdu, ou recherche quelque chose. La narratrice pousse son chagrin devant elle comme Sisyphe son rocher, d'autres sont en quête de vérité, d'amour, de la paix de l'âme, d'absolu et parfois d'absolution.

Il y a là tout un petit monde, dans le presque huis-clos de cette presqu'île du bout du Cotentin : la narratrice, réfugiée à La Hague pour compter les oiseaux migrateurs, un sculpteur, sa sœur, l'idiot du village, une vieille folle, mais peut-être pas tant que ça, une petite fille au surnom d'oiseau, la patronne du bar, l'ancien gardien du phare, un  vieux monsieur monomaniaque de Prévert. Et puis Lambert, dont l'arrivée ou plutôt le retour dans le village va être la première pièce d'un puzzle qui va s'assembler inexorablement. 

PhareHague
Par Truzguiladh (-) [CC-BY-SA-2.5], via Wikimedia Commons

Il y a les vivants, et il y a les ombres ; ombres de ceux que la mort a pris, ombres de ceux que la mer n'a pas rendu, ombres de ceux qui sont partis un matin pour ne jamais revenir... Fantômes du passé rappelés dans des photos, des jouets, des lieux abandonnés.

La mer est omniprésente, toujours évoquée, parfois personnifiée, jamais prise à la légère. Elle donne à l'histoire son contexte, sa substance, sa respiration. La succession de chapitres courts et moins courts, les avancées dans l'énigme suivis de moments plus contemplatifs sont autant de flux et de reflux. Le dénouement marque la fin de la quête de chacun des protagonistes. Le roman, qui a commencé par une tempête, s'achève ainsi dans une relative sérénité.

20 juillet 2012

Une vie, Guy de Maupassant

Jeanne Le Perthuis est heureuse : tout à l'heure, son père va l'emmener hors du couvent où elle a passé ces dernières années. Et déjà, elle rêve. Elle rêve à sa vie qui commence, à l'avenir qui l'attend. Comme toutes les jeunes filles, elle rêve au prince charmant, celui qui arrivera forcément un jour, qui l'aimera, qui saura se montrer tendre... Bref, elle rêve au bonheur.

Le château des peuples
Il faut dire qu'elle est plutôt favorisée par la vie, Jeanne. Fille de tendres aristocrates normands, son avenir est tout tracé, en petits pointillés dorés. Elle a déjà le château pour abriter son futur amour, il ne reste plus à celui-ci qu'à apparaître. Le prince charmant rêvé entre en scène à peine quelques jours après. Vite donc. Trop vite peut-être.

Il prend l'apparence de Julien de Lamare, pas exactement tombé du ciel mais plutôt sorti de la bonne famille la plus proche ; il est beau, poli, attentionné, tout ce qu'il faut en somme - sauf qu'il est fauché, mais c'est pas grave, papa et maman Le Perthuis sont généreux. La vie, c'est si simple, le bonheur arrive si vite, les rêves de jeune fille semblent faits pour se réaliser. Les premières pages du roman sont un mol paradis de guimauve rose. Sauf que Maupassant va être cruel avec son personnage. La guimauve est fourrée au poivre. Contrairement à un certain presbytère cher au coeur de Rouletabille, le beau Julien va très vite perdre de son charme et de son éclat, révéler sa vraie nature violente, avare et hypocrite, tromper sa femme avec la domestique, puis avec la voisine, et finir tué par le mari d'icelle.
"Il semblait tout autre depuis le retour de leur voyage de noces, comme un acteur qui a fini de jouer son rôle et reprend sa figure ordinaire."
Oeuvres complètes illustrées de Guy de Maupassant. 23, Une vie / oeuvres complètes illustrées de Guy de Maupassant ; ill. de A. Leroux ; gravures sur bois de G. Lemoine
Source: gallica.bnf.fr
Il aura quand même le temps de faire un enfant à sa femme au passage. Piètre consolation pour celle qui croyait tenir là le bonheur de ses vieux jours : grandissant, il fera le malheur, le déshonneur, puis la ruine de sa mère. Recueillant l'enfant -né d'une prostituée- de son fils à la toute fin du roman, elle prononce cette phrase digne d'un Forrest Gump du XIXème siècle : "La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit."

Parce qu'elle a vraiment un petit côté Forrest Gump la Jeannette quand même. Même si dans son cas, il s'agit plus d'une tare liée à son éducation et à son milieu, qui ne l'a préparée à aucun des pièges de la vie : l'éternel piège de la séduction, l'illusion du mariage, la maternité, le rejet de l'Eglise... A ce titre, on retrouve dans ce premier roman de Maupassant des références à ses "maîtres" Flaubert et Schopenhauer : les illusions de Jeanne ressemblent assez à celles d'Emma, et sa vie ratée n'est pas sans rappeler celle de Félicité... Il ne manque que le perroquet, encore qu'il soit avantageusement remplacé par le bien nommé chien "Massacre". 

Qui aurait pu s'appeler Gâchis au vu de l'ampleur de celui-ci, même si le roman, et ce sera mon mot de la fin destiné à vous préserver l'envie de le lire, ménage un timide rayon d'espoir dans ses dernières lignes.

***
Cette chronique a également été publiée sur Livres-coeurs, un site que j'avais un peu perdu de vue...

27 juin 2012

Ma grand-mère avait les mêmes

Mes rapports avec Philippe Delerm sont ambigus. Certains de ses livres m'enchantent quand d'autres, j'en demande pardon par avance à ses fans, me lassent. Si les premiers sont très agréables à lire, les seconds donnent l'impression d'une vague répétition, d'une parodie plus ou moins volontaire, avec des phrases toujours tournées de la même façon, des tics d'écriture récurrents, et quelques adverbes qui tournent en boucle. Ils distillent un léger ennui me conduisant à ne les pas finir. Dans la première catégorie je range La première gorgée de bière, La sieste assassinée, Paris l'instant ou La tranchée d'Arenberg ; dans la seconde, Dickens, barbe à papa et autres nourritures délectables ou Le Bonheur. Tableaux et bavardages, décidément très ennuyeux malgré une bonne idée de départ.

D'autres sont dans un agréable entre-deux, on sent bien qu'il n'est pas à son meilleur, mais comme du Delerm c'est toujours vite lu et que l'on est sûr qu'il y aura de toute façon quelques bons passages, on va tout de même au bout. Ce fut le cas pour Ma grand-mère avait les mêmes, lu d'une traite il y a quelques jours, à l'occasion d'un voyage en train. 


Allez savoir pourquoi, quand je vis ce livre pour la première fois, je m'imaginai qu'il traitait des dessous de la grand-mère de l'auteur ; en fait, les dessous dont il est question sont ceux des petites phrases. Petites phrases du quotidien, mais je réalise en écrivant ces quelques lignes qu'elles dissimulent parfois la même tension que les fameuses "petites phrases" qui constituent l'essentiel du débat politique. La politesse convenue des situations stéréotypées dissimulant mal, pour Philippe Delerm, les petits agacements sous-jacents et les vacheries à peine voilées derrière les formules à l'emporte pièce.
Bien sûr, on pourrait surjouer l'amabilité du ton pour compenser la rigueur des propos, vous seriez gentil de m'en enlever un peu s'il vous plait. Mais on le sait. On est coincé. De toute manière, on en serait réduit à jouer le rôle du casse-pieds, et ce serait tellement peu dans la note, l'effervescence bon enfant du marché, la bonhomie de ce rapport humain que vous êtes venu chercher ici.
Extrait de : Y'en a plus, je laisse ?
J'aurais pu multiplier les citations, mais vous comprenez le principe : une phrase que tout le monde a pu dire  ou entendre au moins une fois, et le décorticage subséquent, presque psychanalytique, des motivations secrètes du locuteur. Quelques titres de chapitres particulièrement représentatifs : On ne vous fait pas fuir au moins ? Du côté de mon mari ; Par contre, je veux bien un stylo ; On peut le changer.

Et vous ? Y a t-il des phrases toutes faites de la vie de tous les jours qui vous agacent ?

14 mai 2012

C'est ainsi qu'un jeune noir du Zimbabwe a volé un manuel de physique supérieure

J'aime les livres aux titres alambiqués, ça me donne davantage envie de les lire que les autres. Parfois je suis déçu, souvent le contenu n'a rien à voir avec ce que le titre m'avait laissé imaginer, mais ce n'est pas grave, quand je tombe sur un titre comme "Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer" ou "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants", c'est impulsif, j'ai envie de savoir ce qu'il y a derrière. Somme toute, trouver un bon titre, c'est un petit peu le marketing de l'écrivain.

C'est donc naturellement à cause de son titre que j'ai été amené à lire "C'est ainsi qu'un jeune noir du Zimbabwe a volé un manuel de physique supérieure", court essai (68 pages) de Doris Lessing.
La mamie des lettres anglaises y dresse le triste constat que dans les pays les plus démunis, en Afrique notamment, et essentiellement au Zimbabwe qu'elle connait bien, on rêve de posséder des livres, et plus généralement, d'accéder à l'instruction, clé permettant d'ouvrir les portes du monde moderne, tandis que dans la petite portion suréquipée de la planète, les enfants ne savent même pas qui est Goethe, et les journalistes se sentent obligés de préciser, dans leurs articles, "Goethe, l'écrivain allemand..."

Au final, les plus chanceux iront à l'école 2 ou 3 ans, années payées en kilomètres à pied ; les enfants de nos contrées, blasés et indifférents, se souciant pour leur part comme d'une guigne de l'existence d'une telle situation, et de Goethe, et de la littérature. La plupart deviendront ce qu'elle appelle des "barbares instruits", "personne longuement formée (et grassement payée) [qui] est, en dehors de sa discipline, totalement ignorante".

Pendant ce temps, de petits enfants d'Afrique qui ne savent même pas lire volent des livres, tellement l'objet est, pour eux, le symbole de l'accès à ce savoir dont ils rêvent :
Le coupable fut amené, sanglotant, devant ses juges, un instituteur, qui était un garçon de dix-neuf ans, et son assistant, un gamin de douze ans.
"Pourquoi as-tu volé ce livre ? "
Pas de réponse. L'enfant pensait peut-être, comme cela nous arrive souvent : "quelle question stupide."
"Tu ne peux pas le lire parce que tu ne sais pas lire. C'est à peine si tu peux le soulever. Pourquoi l'as-tu volé, pour quoi faire ?
- Je voulais avoir un livre à moi", avoua le malfaiteur dans un sanglot.
En sus de ces considérations, c'est un beau texte -avec un arrière goût nostalgique et pessimiste- sur la culture, le partage et la lecture : 
L'esprit d'une personne qui n'a pas lu ressemble à l'un de ces paysages où la poussière tourbillonne d'un horizon à l'autre.

13 janvier 2012

Chronique du Tolkien illustré

Tolkien par David Levine
Tolkien est né le 3 janvier 1892, j'ai positivement laissé passer la célébration de son 120ème anniversaire. Comme il n'est jamais trop tard (et qu'il n'est plus à un jour près), je vais me rattraper aujourd'hui ; plutôt que de disserter sur mon interprétation personnelle du Silmarillion (que je n'ai d’ailleurs pas lu) ou du Seigneur des Anneaux (que j'ai lu deux fois), j'ai envie de parler de ses principaux illustrateurs.

[Dans cette chronique, il sera de bon goût de cliquer sur les vignettes avec la molette de la souris, pour voir les images en grand et dans un nouvel onglet]

Le plus connu, et pour moi le plus doué, est bien sûr Alan Lee. Il est indissociable du gros et beau Seigneur des anneaux -mon préciiieux volume- édité par Christian Bourgeois. De belles illustrations à l'aquarelle, en pleine page, pas forcément en rapport avec le chapitre en cours -elles sont groupées par paquet de 5 ou 6- mais que l'on prend plaisir à regarder, comme autant de fenêtres ouvertes sur une certaine manière de voir l'histoire. Sous son pinceau, le merveilleux devient naturel ; il a aussi la grande qualité de ne pas pratiquer un style trop ostensiblement moyen-âgeux, contrairement à d'autres. D'ailleurs, une majorité de ses images s'attardent volontiers sur le spectacle de la nature, aspect de l'oeuvre de Tolkien  que les fans d'héroic fantasy occultent un peu trop souvent à mon sens.





Il a travaillé sur les films de Peter Jackson. Ça se voit, il suffit de comparer :


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John Howe est également assez connu et, ah tiens, il a lui aussi travaillé sur la trilogie jacksonienne. Ses images ont largement contribué aux décors des films, à tel point que certaines scènes ou personnages lui doivent leur "postérité visuelle", il n'est que de voir les montures des nazguls, ou l'apparence générale de Gandalf.


A ce propos, il est intéressant de voir de quelles différentes façons cette scène du combat d'Eowyn et du roi sorcier a été traitée par les différents artistes :
Frank Frazetta, déjà évoqué sur ce blog
Alan Lee encore
Ted Nasmith, très fidèle au récit tolkienien
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Ted Nasmith est le troisième compagnon de cette communauté du pot à eau, mais il n'est pas mon préféré. Je trouve que sa fidélité au récit se mue parfois en une transcription trop littérale,  avec des outrances dans les effets.


Mais ne boudons pas notre plaisir, il excelle lui aussi à rendre de beaux paysages, et des scènes du roman bien souvent délaissées par ses pairs. Seulement, je n'accroche pas toujours avec son style. Ca doit venir de la couleur sans doute trop vive. 







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De Barbara Remington, je n'ai trouvé que ce triptyque de couvertures très "60's" et psychédélique, qu'elle dessina pour la première édition américaine de l’œuvre en livre de poche. La légende dit qu'elle n'avait pas lu le livre lorsqu'elle s'attaqua à son projet de couverture, ce qui explique sans doute bien des choses.


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Viennent ensuite Anke Katrin Eissmann :


Pauline Baynes qui, si elle reste associée à l'illustration des Chroniques de Narnia, a aussi collaboré avec Tolkien, qui appréciait la pertinence de son travail. C'est une grande dame de l'illustration, même si son style parait un peu désuet aujourd'hui.



et Philippe Munch, le français que je cite pour l'anecdote. (C'est pas pour dire, mais il s'est borné aux couvertures des Folio junior. Pas sûr que cela lui assure une renommée éternelle dans le monde des fans de Tolkien !)



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J'ai gardé Cor Blok pour la fin car il ne ressemble à aucun des autres ; il a son style propre, identifiable au premier coup d'œil. Même si son talent ne s'exerce pas dans les lettres, mais à travers la peinture, il débute sa carrière par une démarche similaire à celle de Tolkien : inventer l'histoire de l'art et l'architecture d'un pays imaginaire, la Barbarusie. Entre 1958 et 1962, il réalise 140 illustrations pour le Seigneur des anneaux, qu'il vient de découvrir. Je fais court : Tolkien adore et lui achète même certains de ses tableaux.

Il tire en partie son inspiration de la fameuse Tapisserie de Bayeux, d'où le titre de l'ouvrage regroupant ces œuvres qui vient de paraître : Une tapisserie pour Tolkien. Quand je l'ai vu pour la première fois dans une librairie, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un livre pour enfants...


Il est vrai que son style minimaliste n'a rien de commun avec les illustrateurs férus de détails évoqués précédemment. Mais c'est à lui que les hollandais pensent lorsqu'ils évoquent leur Seigneur des Anneaux - un peu comme Alan Lee pour moi.





Malgré tout ce que je viens de dire sur les différents illustrateurs de l'oeuvre de Tolkien, il n'en demeure pas moins qu'à mon sens, rien ne vaut les images suscitées par la lecture, à tel point que je regrette souvent la version imposée par le cinéma, qui ne correspond bien évidemment jamais à celle que les lecteurs ont en tête. Et cela n'est pas valable que pour Le Seigneur des Anneaux.

Mais c'est aussi la grande force d'une œuvre que d'avoir su inspirer d'autres artistes.