08 juillet 2009

Minuit moins 5 à Longyearbyen

Longyearbyen. Je ne sais même pas comment ça se prononce. Longyearbyen. Sûrement d'une drôle de façon. Longyearbyen, vous parlez d'un nom. Longyearbyen, c'est le chef-lieu de l'archipel norvégien du Svalbard. On peut aussi dire archipel du Spitzberg, c'est joli aussi. C'est un endroit charmant, à 1.000 km du pôle Nord à peu près. La température y est très occasionnellement positive. Une canicule a fait plusieurs morts il y a quelques années de cela.[1] Pensez donc, il avait fait 21° C pendant plusieurs heures d'affilée.[2]

Longyearbyen est donc la localité rêvée pour les personnes qui craignent les chaleurs excessives. Et la foule. Car cette capitale provinciale de 2000 âmes (2075 en 2007, mais la canicule est passée par là) offre, outre le confort moderne que les plus rustres des ours blancs sont en droit d'exiger, un espace vital relativement conséquent[3], propre à satisfaire les misanthropes les plus farouches.


Longyearbyen, l'été - Wikimedia commons

Longyearbyen est à ce point idyllique que des hommes sérieux, des scientifiques à la blouse blanche et à l'air grave[4], ont décidé d'en faire le lieu de la sauvegarde de l'humanité, rien de moins. Comprenez-moi bien : il ne s'agit pas de tous déménager dans ce petit coin de vacances sur glace pour échapper aux tracas du quotidien, mais bel et bien de creuser un trou dans le permafrost pour cacher les petites graines de l'humanité. Non, pas ces petites graines là ; de vraies petites graines, celles du riz, du blé, des lentilles, du mil, du sorgho... de la pomme de terre, qui n'est pas vraiment une graine, mais les norvégiens sont des gens tolérants.

Voilà pourquoi, le 26 février 2008, alors que le jour allait bientôt se lever[5], des personnalités aussi éminentes qu'emmitouflées se sont rendues à Longyearbyen, chef-lieu de l'archipel de Svalbard, pour inaugurer la plus grande réserve de semences du monde. On avait posé sans eux la première pierre, plusieurs mois auparavant, parce que manipuler une truelle avec des moufles, ce n'est pas facile.

Mais pourquoi cette réserve, à cet endroit, par ce froid ? Est-ce bien raisonnable ?




Il semblerait que oui. Les scientifiques à air grave et blouse blanche évoqués plus haut ont longuement étudié la question, et leur conclusion est sans appel : l'humanité court à sa perte.

Plutôt que de s'avouer vaincus devant cette triste évidence, l'idée a -eurêka- germée dans un de leurs cerveaux fertiles : si l'on ne peut rien faire pour éviter l'inéluctable auto-destruction finale, et imminente, de l'espèce, faisons au moins en sorte que les survivants du cataclysme aient de quoi casser la croûte. Planquons les graines dans un frigo.

C'est ainsi que le nom de Longyearbyen s'est imposé. C'est ainsi que ce bout de terre gelée oublié du monde a hérité de son sanctuaire. Pour assurer la sauvegarde de la diversité végétale de la planète contre, comme le dit joliment l'AFP, "le changement climatique, les guerres, les catastrophes naturelles et l'incurie des hommes".

L'incurie des hommes, ça peut être une banque de semences qui perd un de ses échantillons[6] (les scientifiques sont parfois tellement distraits) ; ça peut aussi être un militaire qui fait une fausse manœuvre en admirant son dernier joujou.

Il faut dire qu'avec un stock mondial de 20590 bombes nucléaires (à peu près), le risque d'une fin digne du docteur Folamour[7] commence à devenir non négligeable. Si l'on ajoute au tableau les perturbations dues au changement climatique, les problèmes liés aux hydrocarbures (pic pétrolier, géopolitique du pétrole) ou encore les risques liés aux nouvelles technologies[8], on comprend mieux l'urgence de planquer sa graine. Scrat l’écureuil a bien raison.[9]








20590 têtes nucléaires, c'est plus qu'il n'en faut pour faire exploser plusieurs fois la planète. Les surnuméraires sont conservées pour le cas où l'ennemi trouverait refuge sur une planète de secours. Car l'ennemi est fourbe. Il faut tout prévoir.[10]

Pendant que les militaires préparent l'avenir, les scientifiques, inquiets, calculent le compte à rebours avant le feu d'artifice. Ils ont à cet effet mis au point une "horloge" conceptuelle sur laquelle minuit représente la fin du monde[11]. A chaque regain de tension, à chaque soubresaut un peu plus violent entre un prince voyou et un Etat sans rire, ils avancent l'horloge du nombre de minutes qu'ils estiment nécessaire. A l'inverse, à chaque signe de détente, dès qu'un sale gosse cacochyme accepte de se séparer de quelques unes de ses bombinettes, ou qu'un bienfaiteur de son peuple rend son dernier soupir, ils reculent de plusieurs minutes le décompte fatal.

Depuis le 17 janvier 2007, l'horloge de l'apocalypse est à 23h55.

A Longyearbyen, il parait que les ours blancs s'en foutent.

***
[1] C'est pas vrai
[2] C'est vrai
[3] Deux fois la superficie de la Belgique pour 2300 habitants, on est à l'aise
[4] Ce n'est pas totalement vrai : selon l'UNESCO, un chercheur sur quatre est une chercheuse. Seulement.
[5] Celui qui suit la nuit polaire, bien entendu
[7] Java des bombes atomiques... et 10 femmes pour un homme pour les survivants réfugiés dans une "arche de Noé"
[8] Source : Wikipedia
[9] Ca, c'est pour détendre l'atmosphère
[10] C'est sans doute ce qui explique le nombre proprement ahurissant d'essais nucléaires menés entre 1945 et 1998 : 2053.Voir l'article "La musique de l'apocalypse" sur Culture web
[11] L'horloge de l'apocalypse ou Doomsday clock

04 juillet 2009

Coup de grisou pour genre mineur (article mis à jour)

Qui oserait prétendre que les albums pour enfants ne sont qu'un genre mineur ? Sûrement pas moi. Ni Dame Kiki de Posuto, qui chronique régulièrement des œuvres remarquables de la littérature enfantine sur Pages à pages.

Attention, je ne parle pas des aventures de Blump le canard ou de Martine chez le dentiste. Je parle des vrais albums, pensés, conçus et édités avec sérieux, quand ce n'est pas avec passion ; par des gens qui en font profession, quand ce n'est pas profession de foi.

Ancien étudiant en métiers du livre, j'ai certes mal tourné (10 ans plus tard, je ne suis pas bibliothécaire) mais j'ai malgré tout conservé une affection particulière pour ce support, qui me pousse, chaque fois que l'occasion m'en est donnée, à regarder ces ouvrages d'un œil attendri et presque professionnel.

Et dans le registre de l'album jeunesse, on peut trouver de tout, le meilleur comme le pire. J'en veux pour exemple l'excellent album Marius, publié par les non moins excellentes éditions de l'Atelier du poisson soluble, et l'affreux Dans ma rue, commis par les pourtant pas moins bonnes éditions du Rouergue.


Marius, de Latifa Alaoui M. et Stéphane Poulin, aborde sans inutiles fioritures ni fausses pudeurs la question de l'homosexualité. Et celle du divorce, mais de façon presque accessoire.
Je m'appelle Marius, j'ai cinq ans et j'ai deux maisons.
Maintenant maman a un nouvel amoureux.
Mon papa aussi a un nouvel amoureux.
Quelques vérités sont ainsi amenées, tranquillement, sans avoir l'air d'y toucher : homosexuel, ce n'est pas un gros mot, même si il faut quand même l'expliquer à la maitresse ; deux hommes qui vivent ensemble, ce n'est pas "mal", même si mamie pense le contraire ; et ce n'est même pas héréditaire : le petit garçon, avec son épée en bois et son bandeau sur l'œil, rêve, dans sa cabane de pirates, de sa future femme pirate (avec un bandeau sur l'œil aussi, sinon on est pas un vrai pirate).



L'ensemble est joliment agrémenté de quelques trouvailles d'illustration : une poule mouillée, forcément sous un parapluie, et "je suis la puce de maman et le poussin de papa", au sens propre. Le résultat est parfait. Pas un mot de trop, pas un dessin inutile, juste ce qu'il faut et sans provocation, pour briser les tabous en douceur.


Tout le contraire de Ma rue. (Guillaume Guéraud et Anne von Karstedt)


Des éditions du Rouergue, je gardais le souvenir d'albums aux choix parfois audacieux mais jamais choquant, la plupart du temps novateurs, souvent avec une touche de poésie. Qu'est ce qui leur a pris ?

Ma rue, c'est un fleuve de sang qui serpente entre les immeubles, sortant parfois de tunnels figurant une bouche ouverte où les pierres de taille sont les dents d'une mâchoire horrible comme la gueule de l'enfer... Ce sont des corps disloqués des gens qui s'aimaient, et qui meurent sur l'asphalte sanglante ; c'est une rue avec des barreaux aux fenêtres, du fil barbelé, des panneaux indicateurs en guise de végétation.


"Ma rue aime les amoureux. Elle embrasse les corps brisés et emballe les coeur perdus. Ma rue me noue les tripes."

Bref, c'est cauchemardesque. Je n'arrive pas à comprendre que des gens sérieux, des grandes personnes sensées et raisonnables, aient conçu le projet de donner à voir une chose pareille à des enfants. Même moi, qui suis, d'après l'état civil et les impôts, plus proche du groupe des grandes personnes que de celui des pirates à cabane (et bandeau sur l'œil), j'ai eu des frissons en le feuilletant.

Jusqu'alors, je n'avais vu un tel "climat de peur et de violence" (via L'idiot du village) que dans la tétralogie du monstre, d'Enki Bilal ; là aussi, un décor blafard, un dessin minutieusement torturé, des images délirantes, mais au service d'une œuvre et d'un univers. Et d'un public un peu plus âgé que celui auquel Ma rue est censé s'adresser.

Ne vous avais-je pas prévenu ? L'album pour enfants ne relève pas d'un genre mineur.

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Pour aller plus loin :
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Petite mise à jour du 04/07/2009 :

Suite à une remarque pertinente de Chérie de Sammy, je me suis avisé que Ma rue n'était pas à proprement parler un album pour enfants, mais un "livre enfant à partir de 10 ans" (qui était dans le secteur adultes de la bibliothèque, qui plus est) Il n'empêche. J'ai décidé que ce livre/album devait faire peur, donc je n'en démordrai pas ! (oui, il m'a vraiment mis mal à l'aise)

D'ailleurs, l'auteur, Guillaume Guéraud semble s'être fait une spécialité du style "dérangeant" ; présenté comme "l'un des auteurs jeunesse les plus dérangeants de sa génération", il a obtenu le prix Sorcières[1] en 2007 pour son roman Je mourrai pas gibier, roman (très) noir pour ados.

Il est également l'auteur de romans d'anticipation comme La brigade de l'oeil, dans la droite ligne de ce que nous venons de voir.

Sans doute ai-je trop rapidement classé Ma rue, sans doute l'ai-je tout bonnement mal compris. Je me rends compte que nous avons affaire à un véritable auteur, qui impose son univers, au mépris du risque de choquer, ce qui n'est pas pour me déplaire. Même si je n'arrive pas à me défaire du sentiment de malaise que cet album m'a procuré, il est tout de même frappant que je me sois senti obligé de publier ce correctif à propos de cet album ci ; je reviendrai peut-être sur cet auteur, son univers, et la littérature jeunesse en général dans une autre chronique.

[1] Décerné par l'ALSJ, Association des librairies spécialisées jeunesse ; voyez leur blog : Citrouille et leur interview de Guillaume Guéraud

28 juin 2009

Des psychopathes, des psychopathes, oui mais à Miami

Morgan Dexter n'est pas un mauvais garçon. Au dire de ses voisins, collègues et fréquentations occasionnelles, ce serait même plutôt un voisin charmant, un collègue sympathique ; un bon garçon. Même si certains le trouvent indéfinissablement bizarre. Sans pouvoir expliquer pourquoi. Juste une sensation.

Pourtant, c'est un bon garçon. Souriant. Toujours le mot pour rire. Gentil avec les enfants. Bien habillé. Propre. Méticuleux. Normal. Du moins il s'efforce de paraitre tel. Parce que tout dépend de ce que vous entendez par normal. Dans son genre, il est tout à fait normal. Il se prépare longuement, choisit le bon moment, et offre un travail soigné à ses camarades de jeu.

Son genre, c'est serial killer.



On peut donc affirmer qu'il n'est pas exactement comme tous les autres. Pour lui, les autres, ce sont "les humains". Il se rend bien compte qu'il n'est pas comme eux, avec leurs émotions, leurs coutumes, alors il fait ce qu'il peut pour les imiter, même si de temps en temps, il ne colle pas complètement à l'image que la société attend de lui, même si certaines de ses phrases commencent par "je" et finissent par "nous".

Parce qu'il n'est pas tout seul dans sa tête, Dexter. Il y a aussi le "passager noir" sur le siège arrière, passager clandestin qui prend les commandes de la dextermobile de temps en temps, pour s'offrir une petite virée.


Mais Dexter n'est pas non plus comme tous les serial killer : il ne tue que les méchants. Il ne tue que ceux qui le méritent. C'est à cause de l'éducation très stricte qu'il a reçu de son papa adoptif, ancien flic. Et puis il ne voudrait pas faire de la peine à sa petite sœur, jeune flic. Mieux que ça : à l'occasion, il lui donne un coup de main dans ses enquêtes, grâce à ses "intuitions" à la limite de la divination dès qu'il est question de meurtre !

Alors il choisit ses victimes, il fait des listes de méchants à éliminer et, quand le passager noir réclame son dû les soirs de pleine lune... Jetons un voile pudique sur cette scène de plaisir intime entre ce cher Dexter et son passager noir. Il ne restera à la fin que des sacs poubelle très propres, au contenu bien découpé, parce que bon, ce travail, son vrai travail, c'est avant tout un art, voyez-vous. Et puis le sang, c'est tellement sale. Tellement vulgaire. Juste bon pour les cinglés à la petite semaine.

Le reste du temps, il se fond dans la masse et exerce son métier de couverture avec application. Il est expert judiciaire au service médico-légal de la police de Miami. Sa spécialité, ce sont les tâches de sang...

Le décor est posé, à vous de décider ou non de faire connaissance avec ce charmant garçon. C'est une lecture agréable pour un après-midi au bord de la piscine, une matinée au lit, un moment transat. Je le déconseillerais toutefois pour les nuits d'insomnies, les femmes enceintes, les âmes sensibles, les allergiques à l'humour noir.

Et les serial killer. Qui n'ont aucun humour, ils font juste semblant.

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Pour aller plus loin :
  • Ainsi que le rappelle Kiki en commentaire, Dexter est également une série saluée par la critique, bien plus intéressante que les romans "plutôt médiocres et complaisants" de Jeff Lindsay. (C'est eux qui le disent, moi je suis un gentil, un vrai, je traduis ça par "lecture agréable au bord de la piscine"...)

15 juin 2009

Chronique de l'innocent lecteur

Cette chronique sera un appel au secours. J'ai besoin d'aide. J'ai lu le bref roman "Cité de verre" de Paul Auster, et je crois bien que je n'ai pas tout compris. Je suis très désappointé. Alors, plutôt que de faire des recherches sur l'internet pour savoir ce qu'il faut penser, je vais partager mon désarroi avec vous, amis lecteurs. Qui sait ? Sans doute quelqu'un me donnera t-il la lumineuse explication qui me fera sentir l'étendue de mon ignorance tout en me permettant, je suis optimiste, de me coucher, un soir prochain, un peu moins sot.

Il me faut reconnaitre en guise de préambule que j'avais probablement placé trop d'attente dans ce livre, avant même de l'avoir ouvert. Juste en regardant la couverture. Voilà un roman sur New-York, une trilogie vaguement mythique, avec l'image du "grand auteur américain" en prime.

Vancouver, la cité de verre

Un narrateur raconte, à la troisième personne (je ne sais pas pourquoi mais je sens que c'est important), une histoire dont Quinn est le héros. C'est du moins ce qui est donné à voir à l'innocent lecteur. C'est moi, l'innocent lecteur. Quinn est un écrivain. On comprend très vite que sa vie s'est arrêtée lors de la mort de sa femme et de son fils ; il survit en évitant de penser, et en pratiquant à haute dose la production de polar et la déambulation new-yorkaise.

Tout commence avec un appel téléphonique, une erreur vraisemblablement : un inconnu demande à parler à un certain Paul Auster, le soi-disant célèbre détective. Après avoir commencé par démentir vigoureusement, Quinn saura saisir sa chance au deuxième appel de l'inconnu : il se fera passer pour Paul Auster, et jouera les détectives privés. Plutôt que d'écrire un polar, il va essayer de se glisser dans la peau du héros de ses livres.

L'histoire parait d'ailleurs relativement simple : il s'agit de surveiller le père, qui doit sortir de prison dans quelques jours, d'un malheureux jeune homme. Il s'était convaincu qu'une expérience de privation sensorielle permettrait à son rejeton de parler la langue de dieu. Il va sans dire que le résultat n'a pas été à la hauteur de ses espérances et, si l'ex-enfant du placard parle désormais un langage pour le moins particulier, il est peu probable que ce soit celui du créateur du ciel, de la terre et de tout le toutim.

Quinn, armé de son cahier rouge tout neuf, va donc surveiller le sombre illuminé dès sa descente de train - ah non, pardon : il va se mettre à suivre l'un des deux, car ce sont deux vieillards quasiment jumeaux qui vont arriver par le train annoncé, s'engager dans le métro, et bifurquer chacun dans un couloir opposé. Le peu de compréhension que j'ai de cette histoire m'incite à penser que c'est à ce moment là que l'on tombe dans une folie... Mais laquelle, et pourquoi ?

Dans les premiers temps, on reste à peu près sur les rails d'une réalité plausible : le vieux déambule de son hôtel à son hôtel, décrivant entre le départ et l'arrivée une promenade dont la seule caractéristique est de s'inscrire dans une aire géographique strictement délimitée. Quinn finira par s'apercevoir, ou s'imaginer, que le relevé de ses parcours quotidiens sur le plan du quartier forme chaque jour une lettre différente, puis au fil des jours, un mot, puis une phrase...

Le temps d'un bref passage chez le "vrai" Paul Auster, qui n'est pas plus détective que lui, et qui rédige un essai sur Don Quichotte, archétype de l'homme à la poursuite d'une illusion, et Quinn se décide à aborder son homme d'une manière qu'il pense subtile, ce qui donne lieu à une conversation intéressante où le loufoque explique à l'apprenti détective que le langage humain, depuis l'épisode de la tour de Babel, est bien pauvre : pourquoi est-ce qu'un parapluie cassé, sans toile, ou sans manche, bref, un objet qui ne peut plus servir à s'abriter de la pluie, continue t-il à s'appeler un parapluie ? Sa quête n'a pas variée depuis sa première expérience : il veut retrouver ce langage perdu, quitte à le réécrire lui-même, en nommant un à un les objets cassés qu'il ramasse dans la rue.

Peu après, tout s'emballe pour le héros et tout devient flou pour le lecteur : le vieux toqué disparait (on ne sait pas trop si il est mort ou si il a changé d'hôtel), Quinn en tire la conclusion, évidente pour lui seul, qu'il va donc bientôt passer à l'action, et décide donc de monter la garde devant le domicile de la victime potentielle. Jour et nuit. Au sens littéral. Il ne mange plus, ne dort plus, devient au fil des mois une loque coincée entre les poubelles et le paillasson. Quand il estime que tout danger est écarté, il s'en va, cahin caha, annoncer la bonne nouvelle à son employeur. Il ne trouvera qu'un appartement vide. Rentrant chez lui, ce sera pour constater le phénomène inverse : le sien est occupé. Pendant son trip-paillasson, le monde ne l'a pas attendu.

Les dernières pages du roman m'ont définitivement plongées dans la perplexité : Quinn s'installe dans l'appartement de son client disparu. Quand je dis qu'il s'installe, c'est une périphrase trompeuse : il commence par se mettre tout nu en jetant ses vêtements dans le vide-ordure, puis se roule en boule dans le placard à balai, d'où il ne sort que pour écrire dans son cahier rouge. De moins en moins longtemps chaque jour, car la lumière disparait progressivement. A la toute fin, il disparait lui aussi. C'est alors que le narrateur, accompagné de Paul Auster, pénètre dans l'appartement, trouve le cahier, et engueule Paul Auster de s'être montré aussi négligent envers Quinn.

Pauvre Paul Auster. Je suis sûr qu'il a aussi peu compris ce qui lui arrivait que le malheureux lecteur.

C'est moi le malheureux lecteur. Vous n'allez pas me laisser comme ça ?

21 mai 2009

Chronique du pessimisme joyeux

"La nature est le plus grand et le plus merveilleux des temples du Seigneur, surtout par temps sec." Cette citation d'Arto Paasilinna, extraite du Cantique de l'apocalypse joyeuse, pourrait être placée en exergue de chacun de ses livres. Non seulement la nature tient une place importante dans ses histoires, et les quatre romans lus jusqu'alors ne dérogent pas à la règle, mais elles sont toutes entières baignées dans l'humour, comme entourée de la brume échappée d'un sauna finlandais.

Deux de ces romans pourraient être qualifiés de road-movies animaliers : à chaque fois, c'est la rencontre entre un homme et un animal qui va décider du nouveau tournant donné au destin du héros. Dans Le lièvre de Vatanen comme dans Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen, il s'agit de personnages assez désabusés, voire légérement cyniques, qui vont saisir le prétexte offert par l'animal (un lièvre pour le premier, et rien de moins qu'un ours pour le second) pour partir à l'aventure, délaissant un mariage raté, un travail décevant, une vie devenue trop morne ou trop routinière.

Dans Petits suicides entre amis, la vie n'est pas morne, ni routinière, elle est juste insupportable : le propos du roman est de raconter le périple d'une bande de suicidaires qui affrêtent un bus de grand tourisme pour une croisière définitive.

Dans tous les cas, en s'éloignant petit à petit de notre civilisation, les protagonistes finissent par se découvrir eux-mêmes, et bien entendu, comme dans tout road-movie, achèvent cette histoire transformés. Car l'important n'est pas le chemin que l'on parcoure dans l'espace mais celui que l'on fait en soi.

Leur vagabondage peut aussi être vu comme une métaphore de la liberté : celle d'hommes libérés de toutes les attaches, motivés principalement par la recherche du bonheur, quitte à rompre avec la société. Celle-ci est observée de l'extérieur, avec ses usages, ses règlements, ses lois qui deviennent tout à coup dérisoires. Si ce rejet affiché se veut dénonciation d'une certaine bêtise humaine, Le cantique de l'apocalypse joyeuse prend davantage des allures de fantasme moyen-âgeux prônant le retour au bon sens paysan.

Dans ce dernier roman, l'humour est plus que jamais présent, la brume échappée du sauna devient un épais brouillard de loufoquerie, sur la toile blanche duquel Paasilinna s'en donne à coeur joie pour dénoncer toutes les turpitudes de l'époque. Les bourses s'effondrent, les centrales nucléaires explosent, New-York se noie dans ses ordures et les églises se bâtissent sans permis de construire, bref, l'apocalypse menace, ce qui n'empêche pas la bureaucratie de continuer à produire sa paperasse, ni les évêques de consacrer les églises envers et contre tout. Même imbibés de gnôle.

Cette uchronie joyeuse et pessimiste se veut, plus encore que ses romans précédents, un plaidoyer pour un homme plus proche de la nature et une dénonciation d'une société dominée par la folie de l'argent. Ce retour à la nature prenant ici les apparences d'une communauté autarcique dont la prospérité ira croissant, à mesure que l'état général de la planète se dégradera. Mais l'important n'est pas là : au-delà de l'utopie forestière, Paasilinna tente une fois de plus de montrer ce qui est vraiment important à ses yeux : la solidarité, le travail, la sagesse. Le bon sens paysan.

Même après la fin du monde (le 24 novembre 2023, tenez-vous prêt), il est toujours temps de se mettre au travail : "On ne resta pas à s'étonner outre mesure des caprices du soleil de la Saint-Jean. Les Ukonjärviens trouvaient qu'il y avaient plus important à faire, dans ce monde, que regarder d'où venait la lumière. Dès le lendemain, ils partirent travailler aux champs, car les semailles attendaient. Il fallait se hâter, c'était déjà le solstice d'été."

Et si il ne pleut pas, on pourra déjeuner dehors, dans le grand temple de la nature.

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Vous pouvez désormais retrouver cette chronique sur Livres-Coeurs, le club des lecteurs !

16 mai 2009

Journée mondiale contre l'homophobie

Je viens d'apprendre grâce à Martin Vidberg que le 17 mai -demain donc- est la journée mondiale contre l'homophobie. Une journée mondiale de plus me direz-vous. Certes. Sauf qu'à la différence de la fête des secrétaires ou de la journée internationale sans téléphones portables, il y a derrière cet intitulé des gens qui souffrent, et souvent bien plus qu'on ne se l'imagine.

Journée mondiale contre l'homophobie,
illustration par Martin Vidberg, in : L'actu en patates


J'ai été très touché par ce pamphlet dessiné de Djou, signalé par Martin Vidberg, qui m'a fait toucher du doigt une évidence que l'on choisit plus ou moins consciemment d'ignorer : et si, moi aussi, j'étais montré du doigt juste à cause de la personne que j'aime ? Si la politique, la religion, les biens-pensants se liguaient contre notre amour, au nom de leurs certitudes, ou pire encore, de leurs craintes plus ou moins fantasmées ?

Prenez le temps de lire jusqu'au bout. Et si vous avez la chance de pouvoir "vivre dans la banalité", prenez le temps de pensez à votre bonheur.

Pour ce qui est de ma mobilisation, je ne suis pas un blogueur BD, je serais d'ailleurs incapable de seulement dessiner un bonhomme (fut-il en forme de patate). Ma participation se limitera donc à vous orienter vers ce texte du 13 novembre dernier, que m'avait inspiré un certain député.


14 mai 2009

Un avis rapide sur la loi Création et internet

Oui, on doit dire comme ça : loi création et internet, ou plus exactement projet de loi favorisant la diffusion et la protection de la création sur internet, appelé par métonymie "loi Hadopi", en référence à la commission administrative éponyme qu'elle propose de créer.

Je vais en parler une bonne fois pour toute, comme ça ce sera fait, et on pourra continuer à parler de choses plus intéressantes comme la littérature, la peinture ou la meilleure façon de nommer les rues. Je ne vais d'ailleurs pas vous faire perdre votre temps à expliquer en quoi cette loi est mal fichue, d'autres le font mieux que moi. Non, je veux juste faire un petit point sur l'après-Hadopi tel que je le vois, en recopiant ici une bonne partie d'un commentaire laissé en réponse à Olivier sur Facebook. Et comme, au vu du nombre de liens traitant de ce sujet que je poste sur mon blog Tumblr "Libertés numériques", il ne cesse de m'engager à venir expliquer tout ça dans un commentaire d'une de ses revues, nous allons donc faire d'une pierre deux coups.

Que les choses soient claires dès le début : je ne télécharge rien, ni légalement, ni illégalement. Je trouve juste que cette loi tape à côté de la plaque, notamment parce qu'elle confie un pouvoir de sanction à une autorité administrative, parce qu'elle est la porte ouverte à des mesures de contrôle et de surveillance de l'internet, et à des mesures restrictives des libertés d'une manière générale, et que, c'est la cerise sur le gâteau, elle ne règlera absolument pas le problème du piratage. A vrai dire, ce n'est pas une loi, c'est de la communication...

Ceci étant posé, quelle est l'étendue des dégâts à laquelle il faut s'attendre, maintenant que la loi est votée ? Réponse : très faible.

Le Parlement européen a superbement joué son rôle de protecteur des citoyens de l'Union (eh oui, c'est à ça qu'il sert, il vous représente, ne l'oubliez pas... les élections approchent) en adoptant massivement, et à deux reprises encore, des amendements (le fameux amendement "Bono") au "Paquet Telecom", uniquement pour dire qu'il désapprouvait le projet de loi "Hadopi" du gouvernement français. Le dernier mot en la matière revenant au Conseil des ministres de l'UE, il peut toujours passer outre, mais il est fort peu probable qu'il prenne ce risque, d'autant plus que cela reviendrait à différer de plusieurs mois l'adoption de ce fameux paquet telecom, ce qui serait une mauvaise chose pour les citoyens européens.

Il est donc fort probable que le Conseil choisira de mettre la France en minorité, plutôt que de s'opposer au Parlement.

De fait, la loi Hadopi votée ces jours-ci se retrouvera contraire à une norme juridique supérieure ; il faudra peut-être attendre la saisine d'un juge administratif pour voir la vraie fin de la loi Hadopi,  ou plutôt sa non-application, ce qui revient à peu près au même, mais nous pouvons d'emblée la considérer comme condamnée.

De plus, elle n'est pas encore promulguée : il faut encore qu'elle passe devant le Conseil Constitutionnel , que l'opposition ne manquera pas de saisir ; rappellez-vous de la fameuse loi DADVSI qui faisait peur à tout le monde : le Conseil Constitutionnel lui a ôté ses crocs, et la commission créée à l'époque (oui, c'est effectivement une manie) s'est surtout illustrée par son absence relative d'action. Je ne m'engage pas beaucoup en prédisant qu'elle sera sûrement flinguée comme tant d'autres au prochain toilettage dans le maquis des structurettes administratives...

Car après la promulgation de la loi, il faudra encore attendre les décrets d'application pour la rendre effectivement applicable. Etant donné la montagne de difficultés techniques (pour ne pas dire d'impossibilités), on risque de les attendre longtemps... Comme le dit Tristan Nitot :

[...] ne pas le publier serait une façon élégante d'enterrer Hadopi en toute discrétion

Bref, entre une loi votée de façon très médiatique pour satisfaire l'électeur et l'industrie, et son application hypothétique, il y a un très très long chemin... Le problème, et ce sera le mot de la fin, c'est que le gouvernement le sait : ce qui compte c'est l'image, donner l'impression que l'on a fait quelque chose...

Dommage.


Identificateurs Technorati :

11 mai 2009

Chronique du hamac de Pennac

J'aime beaucoup Daniel Pennac. Je me souviens l'avoir découvert il y a quelques étés de cela, en lisant l'intégralité de la saga de Monsieur Malaussène, son personnage fétiche. J'aime son style léger, sa façon de laisser croire que c'est facile d'écrire, que les mots lui viennent tout seuls, qu'il se contente de raconter ce qu'il a dans la tête et que ça fait de belles histoires. Mais voilà, ses belles histoires sont bien construites et bien écrites.

J'aime aussi sa façon de partager ses bonheurs de lecteur, que ce soit dans la série des aventures de Monsieur Malaussène, où il trouve le temps de lui faire croiser, citer ou lire, pour lui-même ou pour sa fratrie, les ouvrages de Jean Potocki, Léon Tolstoï ou Louise Labé, ou dans un autre livre spécifiquement consacré à la lecture, son art délicat, son apprentissage difficile et sa transmission sacerdotale : Comme un roman.

D'une manière générale, Pennac fait partie de ces auteurs qui me donnent envie de lire - et pas forcément ses propres livres, ce qui prouve qu'il est est un bon passeur de livres, pour reprendre le titre d'un opuscule où il opposait les "gardiens" (du temple) aux "passeurs" (de la culture).
Aux passeurs, je dois tout, non seulement mon travail d'écrivain qui est allé de bouche en oreille mais aussi mes bonheurs de lecture.
Je ne vais aujourd'hui ni résumer la série des Malaussène(1) ni relayer son playdoyer pour les droits du lecteur(2), mais parler de mes retrouvailles avec lui à travers Le dictateur et le hamac.

Car relire Pennac après une longue abstinence, c'est comme retrouver un ami dont on n'avait plus de nouvelles depuis longtemps, et que l'on croise par hasard, au coin d'une rue, dans une ville inconnue. On reprend la conversation où on l'avait laissée, on se donne des nouvelles de la famille, des connaissances communes, et on finit inévitablement par retomber sur des sujets de prédilections que nous avons en partage.

Pour Pennac, ce sont les livres, qu'il parvient à citer dans une histoire dont ce n'était à première vue pas le sujet. On retrouve également Belleville comme un lointain écho, et Paris, et le Vercors, et la maison avec les roses trémières, mais il faut avoir lu les romans de Pennac pour saisir le discret souvenir. Et la rêverie autour de ces activités complémentaires que sont la lecture et l'écriture. Et toujours cette petite musique de la voix de Pennac, souriant entre les phrases à son anonyme complice le lecteur.

(3)

Le dictateur et le hamac, "ce serait l'histoire d'un dictateur agoraphobe qui se ferait remplacer par un sosie", et de tout ce qui s'ensuit. La lassitude du sosie, ses rêves de gloire hollywoodienne, sa déchéance alcoolisée. Histoire expédiée en six ou sept chapitres, ce qui laisse du temps pour parler d'autre chose. Du cinéma par exemple. De la magie des images qui prennent vie sur une toile blanche, de l'incomparable génie de Charlie Chaplin, de la gloire oubliée de Rudolph Valentino.

Pourquoi Valentino ? Parce que le sosie du dictateur ressemble à Valentino et admire infiniment Chaplin, ce qui donne lieu à un jeu de miroir où tout le monde se ressemble "à epsilon près" car finalement, "la ressemblance, c'est une question de foi". D'ailleurs, il n'a pas de nom le sosie, toute sa vie il ne sera que le sosie, tantôt celui d'un dictateur panaméricain, tantôt celui de Chaplin, tantôt celui de Valentino, et connaîtra un semblant de gloire éphémère en jouant les doublures lumières avant de mourrir solitaire, réduit à l'ombre de lui-même.

On parle aussi du Brésil, cadre du récit de départ du dictateur et de son sosie, terre des paysans qui n'en ont pas, "démons de l'intérieur" qui terrorisent les nantis de la côte. On fait l'aller-retour entre ce Brésil et celui visité par le narrateur il y a une vingtaine d'années, où les grands propriétaires affament les paysans sans terre. Mais démocratiquement.

Le narrateur s'appelle Daniel Pennac, histoire de créer un miroir de plus, une illusion supplémentaire. Il rêve cette histoire dans son hamac, au Brésil, hamac qui permet de rêver à tant de grandes choses tout en empêchant de les réaliser... Il rencontre un des personnages de son livre, l'ouvreuse du cinéma où meurt le sosie ; elle corrige les erreurs du romancier, calme les ardeurs de son imagination et de son idéalisme, et permet à Pennac, qui s'amuse comme un petit fou, de laisser apparaitre certaines des ficelles de la fiction romanesque. Parce qu'un roman, c'est comme un hamac : il faut qu'il soit bien accroché pour que l'on puisse rêver dedans sans soucis.

***

(1) Juste le titre du premier : Au bonheur des ogres. A lire d'urgence si ce n'est pas déjà fait.

(2) Bon, d'accord, mais c'est bien parce que vous insistez :

LES DROITS IMPRESCRIPTIBLES DU LECTEUR

1. Le droit de ne pas lire
2. Le droit de sauter des pages
3. Le droit de ne pas finir un livre
4. Le droit de relire
5. Le droit de lire n'importe quoi
6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)
7. Le droit de lire n'importe où
8. Le droit de grappiller
9. Le droit de lire à haute voix
10. Le droit de nous taire

(3) La photo de Pennac vient du bien nommé site Comme un roman ; j'ai fait exprès de mettre celle avec la pipe, c'est pour venger Tati.

04 mai 2009

Chronique vidéoludique

J'aime beaucoup les jeux vidéos. J'ai évoqué le sujet ici-même , il m'arrive aussi d'en parler ailleurs ; Hervé de Posuto vient de son côté d'ouvrir un blog tout entier consacré à ce sport loisir. Cela s'appelle C@rte mémoire (moi j'aurais plutôt appelé ça Fondation Posuto pour la promotion des activités vidéoludiques) et vise à "rétablir l'équilibre" en leur faveur, accusés qu'ils sont de ne pas reconnaître les dieux de la Cité, d'en introduire de nouveaux et de corrompre les jeunes gens. Tout ça alors que Socrate se contentait de rendre violent et asocial. On croit rêver.


Aiguillonné par son exemple, l'envie m'a pris d'écrire un petit quelque chose sur un jeu. Mais pas n'importe lequel : Oblivion. Apportez, je vous prie, ma cotte de mailles, mon katana et mes bottes, sellez mon cheval et préparez mes potions de voyage ; nous partons pour l'aventure.

Et fermez la porte en sortant, les sorts vont voler bas.

Nous allons passer de longues heures à explorer la belle mais parfois rude province de Cyrodiil, avec ses forêt, ses tavernes au confort spartiate mais chaleureux, ses commerçants avares et sa capitale qui illumine le monde de ses rayons. Délaissons notre manoir chèrement acquis, et partons casser la croûte et le barbare au grand air. Nous traverserons d'obscures contrées, quittant les riantes frondaisons de nos sous-bois aimés pour les cavernes putrides où se réfugient les gobelins, les nécromanciens, et d'autres créatures plus terribles encore.

La suite de l'histoire, tout le monde la connait. (comment ça non ?) Devenu grand maître de moult guildes et confréries, après avoir terrassé sous ma botte de mithrill ou foudroyé de ma puissante magie des palanquées de daedras en goguette, j'ai assisté impuissant à la transformation de notre empereur tout neuf en la chose de pierre qui se dresse désormais au milieu de notre capitale dévastée. C'était bien la peine que je me donne tant de mal pour le sortir de sa cambrousse celui là, tiens.



J'en vois qui demandent ce qu'est un daedra. Faut tout vous dire, c'est pas possible ça. Vous faites quoi le week-end, vous sortez ou quoi ? Usons d'une habile métaphore : je suis OSS 117, et les daedras, ce sont les nazis. Sans bottes, mais avec une armure et des cornes. Et qui veulent établir une sorte de Reich démoniaque pour l'éternité.

Ah, on fait moins les malins du coup.

Mais ne vous inquiétez pas, ils peuvent venir, j'ai de quoi les accueillir. Mais pas mardi, j'ai piscine au club de Sucre-Lune. Mercredi ? Ah non, mercredi je chasse le cerf avec le comte de Skingrad. De nuit bien sûr. C'est un vieux camarade, on va souvent boire des cous ensemble... Jeudi je peux pas non plus, j'ai du matos à vendre à La bourse bien remplie, mon fournisseur habituel. Depuis le temps qu'on traficote ensemble sous le nez des gardes impériaux... Vendredi, non, je serai avec des potes sur les quais. Des instructions à donner, pouvez pas comprendre. On va dire samedi alors. Je veux bien consacrer une partie de mon week-end à sauver le monde une fois de plus, mais faudra des compensations, pas juste une statue comme la dernière fois.


Et qu'on ne me dérange sous aucun prétexte dimanche, toutes ces quêtes m'ont épuisé. Tout est tortueux dans ce pays, et pas seulement les rues du vieux Leyawiin. La moindre commission dont un paysan fourbu vous charge se transforme en aventure à tiroirs, où il faut explorer toujours, interroger parfois, guerroyer souvent. On n'en finit jamais, surtout quand une quête vous en apporte d'autres, encore et encore...

Mais tel est notre destin d'aventuriers errant.

10 avril 2009

Chronique des bouteilles à la mer

Dans les premiers temps de ce blog -qui a rigoureusement oublié de fêter son troisième anniversaire le mois dernier- j'allais régulièrement lire un blog sobrement intitulé "Dans le TGV", disparu depuis lors de la toile. Pour autant qu'il m'en souvienne, l'auteur racontait avec un talent certain, un humour féroce et le sens du détail qui fait mouche, un florilège de choses vues dans le TGV. D'où le titre.



Il était scrupuleusement observateur, absolument sans pitié, et extrêmement drôle. Rien n'échappait à sa plume incisive : les petits vieux un peu trop lents, la mère possessive, le ravi qui n'a jamais pris le TGV ; ceux qui partent en vacances, ceux qui travaillent, ceux qui dorment. J'ai déjà parlé de lui à l'occasion d'un voyage qui ne m'avait pas permis de profiter de tout le confort du TGV, et avait même eu la fierté de voir une de mes photos de princesse à vapeur être affichée chez lui.

Longtemps, à chaque fois que l'occasion m'était donnée de monter dans ce train que l'Amérique nous envie (1), j'ai pensé qu'il était peut-être à quelques sièges de moi, en train de chercher sa future victime. Aujourd'hui encore, alors précisément que j'écris cette chronique dans un TGV (2), il me revient en mémoire une minuscule anecdote, survenue il y a quelques mois, et dont il aurait peut-être pu faire son miel.

***

Montant enfin dans le train après avoir victorieusement résisté à la tentation de dévaliser une librairie de la gare de Lyon, je me saisis, une fois installé à mon siège, de cet opuscule que la SNCF fournit à ses usagers voyageant à grande vitesse (3), et commençai à le feuilleter distraitement.



Mon attention fut arrêtée par la publicité reproduite ci-après ; je trouvai originale cette façon d'intégrer le dessin dans la photographie, et sautai donc directement à la page 87 comme on me le demandait, m'attendant à trouver quelque chose comme un publi-reportage sur le développement durable, l'élégance des éoliennes ou les perspectives de développement de Gaz de France, elles aussi durables et élégantes.



L'examen de cette nouvelle page m'occupa de longues minutes, dans le but de déterminer si j'avais affaire à une vraie publicité ou pas. J'ai des excuses, c'était la fin de la journée, le wagon n'était pas très bien éclairé, les sangliers avaient mangés des cochonneries... Au risque de passer pour un brelot, j'ai attentivement scruté le trait si léger qu'il ne creuse pas la page, cherchant à déceler le sillon du stylo. Le personnage est si bien intégré que l'hypothèse d'une campagne en faveur du handicap ne me quitte pas tout à fait, malgré la mention du site Doctissimo et les fautes d'orthographe.


Je finis malgré tout par pencher en faveur de la solution la plus évidente : quelqu'un s'était amusé à raconter une histoire en utilisant habilement deux publicités. Cela dit, dois-je l'avouer ? Ce n'est qu'après avoir constaté l'absence de dessins dans un autre exemplaire lors de la descente du train que j'ai été pleinement convaincu.

Maintenant, il faut poser la vraie question : Clothylde existe t-elle vraiment ? Est-ce une mystification ? Si l'histoire est fausse, allez savoir quelle sorte de créature peut bien se cacher derrière ce pseudonyme ; si elle est vraie, ces dessins jetés sur le papier ressemblent fort à une bouteille lancée à la mer.

C'est moi qui l'ai trouvée. Aujourd'hui je la relance.

***
  • (1) Trains américains : vers le TGV, mais à petite vitesse / Rue89
  • (2) Il faut bien s'occuper quand on a rien emmené à lire
  • (3) C'est paradoxal d'ailleurs : plus on va vite, moins on a de temps pour lire

A ce jour, ce blog compte articles et commentaires.