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01 avril 2013

François de La Rochefoucauld

Lu il y a quelques temps sur le tableau blanc dans le bureau du chef : 

Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.

A appliquer !

09 novembre 2012

Dites, qu'avez-vous vu ?

Graffiti lu sur un mur (je recopie tel quel, c'est dans ce genre de situation que je regrette que mon portable ne fasse pas de photos) :

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,

Et, folle maintenant 
criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
ô mon semblable, ô mon maître, je te

Ça devrait vous évoquer quelque chose...

Mais oui, bien sûr :

" Ô cerveaux enfantins ! 

Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;
Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;
L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
" Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! "
Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense !
- Tel est du globe entier l'éternel bulletin. "


15 décembre 2011

Réunion tirée par les cheveux

C'est une réunion comme tant d'autres. Vous arrivez en retard, mais ce n'est pas grave, la réunion n'a pas commencée. Un collègue "qui s'y connait" est venu d'un bureau voisin pour donner un coup de main à la mise en route du dispositif de visioconférence. D'ailleurs il s'en va déjà, en prodiguant au passage quelques conseils d'utilisation qui ne seront pas écoutés, les trois minutes suivantes s'émaillant de "faites passer le micro", et autres "attendez, je tourne la caméra" auxquels répondent invariablement les "non, non, on vous entend très bien, c'est bon", l'ensemble apportant un souffle de distraction bienvenue dans une ambiance d'emblée morose.

Un responsable se lance dans une longue introduction lénifiante. D'un coup, il vous semble que vous êtes là depuis plusieurs heures. Un bref désespoir vous envahit à la pensée que cela ne fait que commencer. Vous lui trouvez de vagues airs de Rocard, mais un Rocard qui aurait appris l'élocution, ce qui n'enlève cependant rien au pouvoir soporifique de sa voix. Des mots surnagent au milieu de cette mélopée incantatoire : services, décret, périmètre, plan d'actions, principes directeurs...

Vous reportez votre attention défaillante sur l'auditoire, observant leurs attitudes en tentant d'en déduire leur niveau d'attention.  Il y a ceux qui grattent des kilomètres, pour ne pas perdre une miette du pontifiant discours - à moins que ce ne soit pour se donner une contenance. Il y a ceux qui fixent ardemment un point de mur ou de plafond comme si les mots de l'augure en cravate allaient s'y afficher par magie. Il y a enfin ceux qui, menton dans la main et sourcils froncés, prennent l'air concentré et pénétré de celui qui n'y comprend goutte mais ne veut pas que ça se sache. Vous voilà fixé : sur la vingtaine de personnes présentes, quatre ou cinq, tout au plus, participent vraiment à la discussion, les autres se contentant de meubler leur ennui.

Ainsi rassuré sur la marche normale des choses, vous vous mettez à divaguer sur la composition de l'assistance. Les personnes qui la composent, la façon dont elles sont habillées, leurs fautes de goût. Le type aux cheveux longs par exemple. C'est remarquable de s'entêter ainsi dans son erreur. Il a bien du se trouver, un jour, quelqu'un de charitable pour lui dire que ça ne lui allait pas du tout. Vous envisagez deux hypothèses pour justifier son look désastreux : soit il les garde tels parce que il trouve ça beau, soit il refuse de s'en départir au vu du temps qu'il a mis pour obtenir cette longueur. Vous décidez aussitôt de l’appeler Antoine.


Vous vous avisez aussitôt que ça ne va pas beaucoup mieux du côté des femmes. Vous n'aviez jamais vu un tel rassemblement de victimes de cette teinte auburn à la mode depuis quelques années, capable de donner un air vulgaire aux plus jolies filles : pas moins de six des femmes présentes à cette réunion arborent cette teinte, à différents degrés, du léger reflet setter irlandais, jusqu'au roux éclatant à la Bree Van de Kampf ; les 4 autres ont une teinture blonde, avec les racines noires bien visibles. C'est le règne du factice et de la duplicité : personne n'est ce qu'il semble être, tout le monde se camoufle, personne n'écoute.

Heureusement, la chose touche à sa fin. Tout le monde se lève fort satisfait, qui de sa prestation, qui de pouvoir enfin bouger. Le maître de cérémonie est déjà partie depuis un moment, ses responsabilités l'appelant ailleurs. Il vous semble vous souvenir en vous levant à votre tour qu'il était chauve, ce qui n'est pas le moindre des atouts pour couper les cheveux en quatre.

25 octobre 2011

Chronique des téléphones mains dans les poches

Quand j'étais gosse, un individu qui parlait tout seul dans la rue ou dans le bus, était regardé discrètement du coin de l'œil, dans un mélange de moquerie et de commisération : en voilà un qui est un peu brelot, ce n'est pas sa faute, il a peut-être bu, on ne montre pas du doigt.

Aujourd'hui, ça n'étonne plus personne : un individu dans la même attitude est en train de téléphoner, tout simplement

J'ai toujours un bref moment de surprise, lorsque je vois quelqu'un arriver face à moi, mains dans les poches, en grande conversation avec son ami invisible. Je n'ai pas encore complétement intégré l'existence des kits mains libres et ne suis d'ailleurs pas pleinement convaincu de leur nécessité. Sans doute suis-je le seul à être choqué ? Je ne suis pourtant pas techno-attardé à ce point, et n'en suis plus, comme aux débuts des portables, à pester contre "ces gens qui racontent leur vie dans la rue". Il n'en demeure pas moins que l'absence de la médiation du téléphone provoque en moi un malaise que je ne saurais expliquer. Il m'apparait encore plus inconvenant de parler -presque- tout seul dans la rue quand on a pas la justification tangible en main, sous forme de téléphone. Absence d'autant plus troublante que ces technophiles se privent rarement du plaisir d'exhiber leur dernier jouet.

Je réalise que, me projetant à la place du quidam, je me sentirais gêné et obligé de justifier mon attitude : regardez, je suis au téléphone, je ne suis pas brelot, je ne suis pas pris de boisson, ne me montrez pas du doigt comme le dit la chanson. Mais non. Plus personne ne fait attention à un comportement qui il y a encore quelques années aurait provoqué un mélange de commisération et de moquerie. En fait, les tenants du main-libre et de l'ami invisible ne sont que les représentants de l'un des deux grands groupes composant la famille des téléphonistes de rue, les autres étant la tribu des têtes baissées, si justement décrits par Guy Birenbaum.

Les premiers regardent les seconds sans les voir, tandis qu'eux ne regardent personne, plongés qu'ils sont dans leurs écrans. Mais probablement les uns et les autres communient-ils au même autel de la bêtise, cette "bêtise au front de taureau" qui chagrinait si fort Baudelaire, et qui pousse certains à fleurir des boutiques d'informatique suite à la mort d'un entrepreneur.

Sans doute sont-ils tous un peu brelots, ce n'est pas de leur faute, ils sont intoxiqués. Ils gagnent toute ma commisération, où se mélange quand même un peu de moquerie.

23 septembre 2011

Défense et illustration de la langue française

Je croyais jusqu'alors, assez naïvement, que l'utilisation de l'anglais pour faire genre (mais quel genre au juste ? moderne ? jeune ? dynamique ?) était l'apanage de la grande distribution, des marques, du commerce au sens large. J'en ai encore eu ce que je croyais être la preuve il y a deux semaines, au centre commercial, en lorgnant d'un œil torve deux publicités se succédant sur un panneau (1) : 



Telle grande enseigne distribuerait donc de la fringue "with love since 1841", tandis que tel industriel de l'agroalimentaire nous vanterait sa "so good" alimentation. Et je ne parle même pas de l'accroche, oups pardon, la baseline, du premier, mettant l'accent sur une collection "Mix & Match".

Pitoyable. On est loin du temps où les tickets de métro étaient chic et choc...

Et je n'avais pas vu le pire. Rentrant à la maison, je jette un œil à la newsletter (hum...) d'OWNI, et commence la lecture d'un article titré "Les pureplayers [sic] doivent prendre plus de risques". Admettons que le terme soit entré dans le langage (presque) courant, encore que le dossier s'intitule "Les médias en ligne à l’âge de raison", ce qui est au moins aussi compréhensible, et plus... français.

Mais c'est l'article éponyme qui m'a achevé. Pascal Riché s'exprime, à propos de la nouvelle maquette de Rue89, en ces termes non dénués de grâce, de poésie, et d'anglicismes inutiles : 

On va rester très participatif, non pas top-down mais plutôt bottom-up, avec le format “face aux riverains” notamment, et en insistant sur le fact-checking.

Je ne sais pas vous, mais moi, après "participatif", je ressens comme un vague malaise. En quoi est-ce plus porteur de sens d'utiliser ces termes ? En quoi des expressions comme "de haut en bas", "de bas en haut", "montant" ou 'descendant" auraient-elles dévalorisées son propos ? Aurait-il eu l'air moins professionnel ou moins sérieux ?

Ou est-ce pour préparer le lancement d'un Street ninety-nine ? 


(1) : Comme mon téléphone ne sait que téléphoner, j'ai extrait ces deux images des sites des marques respectives, à savoir C&A et Sodebo.

08 avril 2011

Somewhere in France...

 France is a very beautiful country.


What I like about the French is their ability to defend their language, including the smallest details of everyday life.


 Just look at the evidence in pictures...

26 mai 2010

Accident de la consommation

Il a environ quatre ans, deux grands yeux innocents, une tête blonde n'arrivant pas plus haut que l'épaule de son papa accroupi à côté de lui, et beaucoup d'espoirs qui seront bientôt déçus par l'effort conjugué de la coupe du monde de football, d'une grande surface, et d'un zeste d'inattention paternelle.

Mais reprenons cette historiette a son commencement.

La coupe du monde qui s'annonce, hormis nous polluer l'été sous ses remugles footbalistiques, rend encore plus insupportable la corvée rituelle des courses, en se surimprimant au décor consumériste, à grand renfort de marketing et d'opérations promotionnelles diverses.

Ainsi les magasins Croisement(1), non content d'espérer la défaite des bleus, organisent-ils un jeu indexé sur la valeur ou la qualité des produits achetés ; selon un barême que j'ignore, on se voit attribuer après passage en caisse un certain nombre de figurines aimantées, présentées dans un emballage plastique très développement durable(2) contenant également un petit papier où figure un code barre, à flasher soi-même(3) devant une borne facilement repérable grâce aux nombreux chariots attirés par l'espoir insensé de gagner un T-shirt aux couleurs de l'équipe de France, un porte clé Estelle Denis qui fait pouet, les chaussures de Raymond Domenech, ou le sifflet officiel de l'arbitre ; ou peut-être même, pour les plus chanceux, un bon d'achat qui leur permettra de revenir jouer demain.



Ce jour là, comme j'étais passablement en retard et donc plus à ça près, je décidai d'éprouver ma chance et ma patience en m'insérant dans la file des chariots encalminés devant l'écueil. Je ne savais alors pas que je m'approchai du drame.

Le papa, que nous avons précédemment décrit comme accroupi, est en train de fouiller dans le carton servant de réceptacle aux tickets perdants. Je comprends la situation et reconstitue l'histoire au fur et à mesure que j'arrive à leur hauteur ; le règlement, aussi strict que mal expliqué, prévoit que le ticket gagnant doit être présenté à l'accueil. La machine délivrant un autre ticket (il y a une fente sous l'écran), papa a jeté le code barre salvateur.

Damnation : plus ce Sisyphe de supermarché fouille dans sa boîte, plus la vague de chariots l'encerclant vient rajouter de tickets invalidés. Il abandonne ses efforts pourtant méritoires peu après que j'ai passé mes propres tickets, bien sûrs perdant. Je m'éloigne en louvoyant entre les nouveaux candidats alors qu'il explique au bambin que le merveilleux cadeau qu'il pensait déjà tenir de ses petits doigts potelés, c'est rapé.

Je ne verrai pas le drame s'accomplir.

Épilogue :

L'autre jour, à la boulangerie, comme j'achetai, pour pallier à l'absence d'une baguette normale, un de ces pains copyrightés genre campanillette ou autre appellation fleurant bon la campagne telle que se l'imaginent les publicitaires, j'ai eu droit à une carte à gratter.

J'ai gagné un calepin. J'en tirai un plaisir extrême. C'est tout de même plus utile qu'un T-shirt aux couleurs de l'équipe de France, un porte clé Estelle Denis qui fait pouet, les chaussures de Raymond Domenech, ou le sifflet officiel de l'arbitre...

***

(1) le nom de cette grande surface positiviste a été habilement maquillé pour ne pas lui faire de publicité. Sauras-tu la reconnaître, habile lecteur ?
(2) mais la mode est actuellement au bleu, pas au vert
(3) avis aux clients : vous pouvez aussi rentrer le code barre sur internet, c'est écrit en tout petit sur le ticket...
(4) jetez un œil à la pub, elle vaut le détour. Je suis au moins rassuré de ne pas être le seul à avoir été intrigué ; mais je m'étais dit que j'avais l'esprit mal placé

28 août 2009

Chronique de l'été qui s'enfuit

Ce vendredi soir, au supermarché, c'était le dernier vendredi de vacances avant la rentrée. Ce n'était pourtant pas la traditionnelle ruée, les familles n'ayant pas encore reçu les listes de fournitures absolument indispensables à la réussite de l'année scolaire de leurs rejetons, cahier blanc à petits carreaux, feuilles perforées à simple interligne, stylo plume à encre bleue, cahier de texte, compas, rapporteur et autres crayons HB avec la gomme au bout.

Pour ma part, c'était mes préférés, les HB de chez staedtler, superbes dans leur habit à rayures jaunes et noires, comme Nestor, le domestique du château de Moulinsart. Et la gomme ne servait pas à tant à effacer qu'à mâchonner pensivement, ou plutôt distraitement, lorsque les cours de mathématiques tendaient à durer un peu trop longtemps.


Il régnait dans les allées une douce nostalgie qui ne disait pas son nom, perceptible seulement à quelques indices épars ; une atmosphère qui n'était pas tout à fait celle d'une fin de vacances, et pas encore celle d'un début d'école, où quelques stigmates des activités des dernières semaines restaient visibles. Beaucoup de shorts, de manches courtes et de lunettes de soleil ; des kilomètres carrés de peau bronzée, des T-shirt I love Barcelone, des badges à la gloire des USA, des paniers de paille tressées et des chapeaux de la même matière.

Et des tongs. C'est effarant le nombre de pieds chaussés de tongs que j'ai pu voir. A croire que la tong, plus que le short, les lunettes de soleil ou la crème solaire, sont l'accessoire incontournable du costume du vacancier.

Sauf pour l'homme qui s'était trompé de saison. Je l'ai vu arriver, à côté de moi, alors que j'attendais placidement mon tour pour poser mes achats sur le tapis roulant. Pas de short, pas de chemisette, et encore moins encore de tongs. Il portait un jean's, un sweat-shirt en polaire assorti d'une capuche et des chaussures montantes noires en cuir épais.

Peut-être rentrait-il d'un pays très froid ? Peut-être s'était il fait voler sa valise à l'aéroport ? Ou alors, peut-être voulait-il simplement conjurer à sa façon la douce nostalgie de l'été qui s'enfuit.
***
Source de la photo : Flickr

10 avril 2009

Chronique des bouteilles à la mer

Dans les premiers temps de ce blog -qui a rigoureusement oublié de fêter son troisième anniversaire le mois dernier- j'allais régulièrement lire un blog sobrement intitulé "Dans le TGV", disparu depuis lors de la toile. Pour autant qu'il m'en souvienne, l'auteur racontait avec un talent certain, un humour féroce et le sens du détail qui fait mouche, un florilège de choses vues dans le TGV. D'où le titre.



Il était scrupuleusement observateur, absolument sans pitié, et extrêmement drôle. Rien n'échappait à sa plume incisive : les petits vieux un peu trop lents, la mère possessive, le ravi qui n'a jamais pris le TGV ; ceux qui partent en vacances, ceux qui travaillent, ceux qui dorment. J'ai déjà parlé de lui à l'occasion d'un voyage qui ne m'avait pas permis de profiter de tout le confort du TGV, et avait même eu la fierté de voir une de mes photos de princesse à vapeur être affichée chez lui.

Longtemps, à chaque fois que l'occasion m'était donnée de monter dans ce train que l'Amérique nous envie (1), j'ai pensé qu'il était peut-être à quelques sièges de moi, en train de chercher sa future victime. Aujourd'hui encore, alors précisément que j'écris cette chronique dans un TGV (2), il me revient en mémoire une minuscule anecdote, survenue il y a quelques mois, et dont il aurait peut-être pu faire son miel.

***

Montant enfin dans le train après avoir victorieusement résisté à la tentation de dévaliser une librairie de la gare de Lyon, je me saisis, une fois installé à mon siège, de cet opuscule que la SNCF fournit à ses usagers voyageant à grande vitesse (3), et commençai à le feuilleter distraitement.



Mon attention fut arrêtée par la publicité reproduite ci-après ; je trouvai originale cette façon d'intégrer le dessin dans la photographie, et sautai donc directement à la page 87 comme on me le demandait, m'attendant à trouver quelque chose comme un publi-reportage sur le développement durable, l'élégance des éoliennes ou les perspectives de développement de Gaz de France, elles aussi durables et élégantes.



L'examen de cette nouvelle page m'occupa de longues minutes, dans le but de déterminer si j'avais affaire à une vraie publicité ou pas. J'ai des excuses, c'était la fin de la journée, le wagon n'était pas très bien éclairé, les sangliers avaient mangés des cochonneries... Au risque de passer pour un brelot, j'ai attentivement scruté le trait si léger qu'il ne creuse pas la page, cherchant à déceler le sillon du stylo. Le personnage est si bien intégré que l'hypothèse d'une campagne en faveur du handicap ne me quitte pas tout à fait, malgré la mention du site Doctissimo et les fautes d'orthographe.


Je finis malgré tout par pencher en faveur de la solution la plus évidente : quelqu'un s'était amusé à raconter une histoire en utilisant habilement deux publicités. Cela dit, dois-je l'avouer ? Ce n'est qu'après avoir constaté l'absence de dessins dans un autre exemplaire lors de la descente du train que j'ai été pleinement convaincu.

Maintenant, il faut poser la vraie question : Clothylde existe t-elle vraiment ? Est-ce une mystification ? Si l'histoire est fausse, allez savoir quelle sorte de créature peut bien se cacher derrière ce pseudonyme ; si elle est vraie, ces dessins jetés sur le papier ressemblent fort à une bouteille lancée à la mer.

C'est moi qui l'ai trouvée. Aujourd'hui je la relance.

***
  • (1) Trains américains : vers le TGV, mais à petite vitesse / Rue89
  • (2) Il faut bien s'occuper quand on a rien emmené à lire
  • (3) C'est paradoxal d'ailleurs : plus on va vite, moins on a de temps pour lire

03 novembre 2008

Début d'automne

J'aime des matins d'automne l'impalpable brouillard, quand il est encore tôt et que ses volutes cotonneuses diluent la perspective du bout de la rue. Bas sur l'horizon, un soleil lointain infuse à travers la vapeur glacée, tel un sachet de thé plongé dans de l'eau chaude.

Le froid est désormais bien plus mordant qu'aux premiers jours de septembre, et au charme de la marche dans ce paysage qui se dévoile s'ajoute une dose de pragmatisme : le dégivrage d'un pare-brise aurait pris le même temps que celui occupé par cette ballade matinale.

Au fil des pas, les silhouettes des bâtiments familiers se dessinent peu à peu ; avancer dans le brouillard c'est jouer avec une ardoise magique qui fonctionnerait à l'envers : l'image est de plus en plus nette à chaque enjambée.

Au fil des pas on s'interroge, la marche favorise la réflexion parait-il, et il n'est pas prouvé que le froid endorme toute pensée. L'haleine que l'on exhale participe t-elle à la brume ambiante ? Se lèvera t-elle avant la fin de la matinée ? Ce serait dommage, tant il est vrai que l'on n'apprécie jamais autant la quiétude studieuse quand le monde extérieur s'abolit dans le blanc et le gris.

Au fil des pas on observe la nature domestiquée qui s'étale à côté du trottoir ; il n'y a pas encore de givre sur les arbres et les feuilles retombantes des plus grandes plantes, mais les premiers prémices en sont visibles à l'envers des brins d'herbe, un reflet tout juste blanc, brillant sous la croissante lumière oblique qui le révèle, et disparaissant à mesure de la progression de celle-ci.

Tout de noir et blanc couvertes et jaillissant d'un buisson proche, deux pies s'envolent effrayées par le bruit des feuilles entassées, craquelées et piétinées. Elles sont jaunes ou bien rouges, luisantes de la rosée du matin et forment sur le sol une couverture bariolée condamnée à disparaître dans un délai de quelques semaines.

Cette fois ci, c'est vraiment l'automne.

24 septembre 2008

Supermarché mon amour

Mon précédent billet m'a fait réaliser que les supermarchés sont un thème récurrent sur ce blog ; depuis mars 2006, j'en ai parlé pas moins de 10 fois. Jugez un peu :
  • 27 août 2006 : Chose vue au supermarché, au singulier cette fois, parce que c'est très court, pour ne pas dire raccourci...

19 septembre 2008

Cornettes blanches et petits pains

Eh vous là bas, la cornette blanche, disait-elle en élevant à peine la voix. Je cesse d'hésiter entre le pain de campagne à l'ancienne et la baguette moulée ; à côté de moi se dresse un spécimen d'humaine d'une soixantaine d'années, haute comme trois pommes, visiblement courroucée et l'air un peu hagarde.

Oui, vous, là-bas, la cornette blanche, je vous vois ! poursuit-elle en désignant du menton les employés de la grande surface affectés au rayon boulangerie, qui semblent ne même pas entendre ses étranges imprécations. Regardant alentour, elle me prend à témoin : ils me regardent parce que je choisis ce que je veux acheter ! Vous choisissez bien ce que vous achetez vous, n'est ce pas ? Soudainement pris d'un grand intérêt pour les pains au chocolat, je lui répond d'un hum, oui, oui, pas trop fort, tant est grande ma crainte d'être associé à son délire.

Visiblement, cette femme est un peu dérangée me dis-je, moitié amusé, moitié intrigué par son obsession, et surtout par le qualificatif de cornettes blanches par lequel elle désigne les charlottes des boulangers. Sans doute a t-elle été traumatisée par des religieuses dans son enfance ? Peut-être a t-elle été privée de pain. Peut-être n'en a t-elle pas mangé tous les jours. J'imagine déjà toute une histoire autour de ce minuscule incident.

Mais déjà, après avoir lancé quelques nouveaux reproches outrés en direction de ses prétendus tourmenteurs, toujours de cette voix fluette qui ne sera perçue que par les clients et les "cornettes blanches" les plus proches, elle s'éloigne à petits pas, frêle silhouette bientôt oubliée.

02 septembre 2008

Fin d'été

L'air est frais ce matin, une fraîcheur légèrement piquante qui surprend un peu quand on sort de la maison, de celles qui font se demander si l'on n'a pas eu tort de ne pas prendre un gilet, mais déjà un soleil qu'aucun nuage ne vient voiler apparait, comme une promesse de chaleur à venir. C'est peut-être une des vraies dernières journées d'été, ce serait dommage de s'enfermer dans la voiture ; prenons l'air pour aller au travail.

Dès les premiers pas le doute s'estompe, oui il fait beau aujourd'hui, il ne faudrait pas qu'il fasse plus chaud, ni même plus froid d'ailleurs, ce serait bien de rester comme ça, avec cette petite brise du matin qui transforme cette fin d'été en doux printemps et le chemin quotidien en promenade joyeuse sous les feuilles qui commencent tout juste à roussir.

C'est encore l'été et pourtant quelque chose est terminé ; on a ressorti les cartables, les cahiers, et repris les habitudes d'avant la parenthèse des vacances : c'est aujourd'hui la rentrée. Je croise le sillage d'enfants convergeant vers un même lieu, des papas en costume gris, cravate rose et lunettes de soleil sur le front bronzé, qui font un détour pour cette journée moins ordinaire ; on sent bien que les autres jours, ce sera la tâche de maman uniquement.

Il y a les touts petits, un peu effrayés, ou au moins décontenancés, silencieux. C'est leur première fois. Ils ont leur côté réservé pour entrer, loin de la cohue des "grands", c'est un rassemblement tendre et amusant, des poussins qui s'éloignent de maman. Aucun pleurs toutefois, il fait trop beau pour que tout cela soit vraiment tragique, et puis on se revoit ce soir, maman viendra te chercher...

Les moins petits, déjà habitués à ce cérémonial annuel, pépient, volubiles, entre leurs parents qui pensent à leurs affaires, le travail qui reprend, les impôts, la cantine à payer ; qui pensent à cette belle journée de fin d'été, où il ferait pourtant si bon se promener sous les feuilles.

16 août 2007

En sortant du cinéma...

Hier, en sortant du cinéma, Chérie de Sammy et moi-même avons vu une jeune fille portant un rat (en fait deux) sur l'épaule. Sur l'épaule gauche, mais je me demande si c'est vraiment capital comme précision. Ce qui fait le piquant de l'histoire, c'est que nous venions de voir Ratatouille...


Allez vous aussi le voir pour comprendre à quel point le rapprochement est drôle !

15 mars 2007

Chronique de l'angoisse du roi Salomon

Sa main gauche soutient légèrement sa main droite qui tient le livre. C'est un livre de poche de la Collection Folio, immédiatement reconnaissable à sa couverture blanche. Je tente d'identifier l'ouvrage, mais je ne distingue que le dernier mot du titre -Salomon- et réussis quand même à entrapercevoir un nom d'auteur entre parenthèses : Emile Ajar. Je ne suis pas beaucoup plus avancé, je ne connais de Gary que La vie devant soi, et encore est-ce parce qu'il m'a été allègrement recommandé... Je vous en dirai sûrement le plus grand bien dès que je l'aurai lu.

Elle porte un duffle-coat noir suranné avec une doublure en nylon multicolore où le rose domine, des ballerines noires toute plates et, par dessus son pantalon, une courte robe en lycra gris ornée de ronds jaunes. Depuis que j'ai renoncé à découvrir le titre du livre, je la regarde et j'enregistre tous ces détails qui lui font ce look si particulier. Elle ne porte pas de bijoux, même si une légère marque laisse deviner qu'elle a déjà porté des boucles d'oreilles. Aucun soupçon de maquillage. Pas de vernis à ongles, ni de fard à paupières. Pas la moindre trace de rouge à lèvre. Ce qui ne l'empêche pas d'être plutôt jolie, elle a un visage agréable et harmonieux, mais sans aucune des particularités qui font tourner le regard et parfois la tête.

Elle est jeune, mais je ne saurais lui donner un âge. Peut-être vingt ans. Peut-être trente. Des cascades châtain clair de cheveux non retenus tombent sur ses épaules. De temps en temps, elle s'interrompt et semble se perdre dans la contemplation de l'horizon. C'est dans ces instants là que je peux admirer tout à loisir ses yeux d'un vert pâle presque translucide, qui s'éclipsent derrière ses longs cils fins lorsqu'elle se penche légérement pour reprendre sa lecture. De fait, elle ne lit plus et reste ainsi, à contempler un lointain indéfini. Elle sait que je la regarde et ne semble pas s'en offusquer. J'ai même de fortes raisons de penser qu'elle en fait autant de son côté, soit qu'elle m'observe à la dérobée, soit qu'elle se serve du reflet dans la vitre.


La femme debout derrière le fauteuil est moins discrète. Elle me regarde bizarrement, fixement. A croire qu'elle n'a jamais vu un chapeau. Je lui adresse un sourire carnassier, elle tourne la tête. Le métro nous balance doucement, sur cette ligne 6 en grande partie aérienne. C'est une fin de journée splendide, le soleil descendant éclabousse de reflets moirés le sac de faux velours noir que ma charmante compagne assise en vis-à-vis tient sur ses genoux. Sa main droite tient un livre qu'elle ne lit plus et repose sur sa main gauche qui s'appuie sur ce sac. Son look légérement kitsch et décalé a atteint son but : d'abord intrigué, j'ai été attentif, et me voilà séduit. Mais ce sont sans conteste ses yeux qui lui donnent son charme.

Si j'avais le temps, je crois que je tomberais amoureux. Mais la rame arrive déjà à Bercy, c'est la fin du voyage. Je me lève, avec la ferme intention de lui dire à quel point je la trouve jolie. Pour rien, pour faire plaisir. Parce que je le pense vraiment. Je suis debout, je me demande encore si je dois lui dire qu'elle a des yeux magnifiques ou si elle préferera entendre qu'elle est tout simplement belle. Elle suppose de son côté que je m'efface pour lui céder le passage, se lève à son tour, visiblement étonnée et ravie d'une telle galanterie, et me gratifie d'un sourire radieux qui donne enfin toute leur mesure à ses traits. Elle est lumineuse.

Elle s'éloigne à pas rapide dans la foule du quai, je la suis du regard un moment. Je n'ai pas eu le temps d'ouvrir la bouche.

***

Chronique écrite dans le train Paris-Dijon, la preuve...
La photo vient de
Flickr
Petit clin d'oeil au passage à Christelle et Florence ! Désolé, mais je ne faisais vraiment que l'aller-retour !

14 février 2007

Chronique de l'humain assis

J'ai assisté à une réunion hier matin. Une de plus. La réunionnite est la maladie chronique de Sammy du fonctionnaire. Il y aurait d'ailleurs beaucoup de choses à dire sur les réunions d'une façon générale. Leur utilité, les raisons profondes de leur existence, comment dormir sans se faire remarquer. Car réunir, c'est dormir un peu, telle est ma devise.

Celle-ci fut tout de même assez instructive. Pas utile, ce serait trop beau. Seulement instructive mais c'est déjà beaucoup ; ce n'est pas tous les jours que l'on peut écouter un président de Tribunal administratif. Il y eu malgré tout quelques longueurs que je mis à profit pour observer l'assistance et noter au passage quelques observations sur les spécimens humains les plus remarquables, dans l'idée de les partager avec vous. Si je savais dessiner, je vous les aurais croqués.

Juste en face de moi se tient une femme d'allure posée, calme. La cinquantaine respectable. Elle écoute attentivement, sourit d'un air affable. Son visage inspire un sentiment de douceur et de sérénité. Tout se gâte dès qu'elle se met à prendre des notes. Elle écrit avec une frénésie assez effrayante, agitée de tressautements irréguliers, tant la pression qu'elle imprime à son bic est forte. Tout en maintenant sa feuille à l'aide de sa main gauche posée bien à plat sur le papier, les doigts fermement appuyés et écartés les uns des autres, elle penche la tête jusqu'à venir toucher son épaule avec son oreille. C'est remarquable. Mais quelle violence dans cet exercice ! Elle fronce les sourcils avec vigueur et un rictus lui tire le coin droit de la bouche à la manière d'une tare congénitale. Je suis fasciné. Dès qu'elle cesse d'écrire, elle retrouve une apparence normale. A l'instant où elle trace un début de lettre sur sa feuille, sa fureur la reprend.

Un peu plus loin est assis un officier de gendarmerie débonnaire. Poussah indéchiffrable, il semble fait de pâte molle. Un mouvement imperceptible de ses lèvres ondulantes comme un arc mongol à la double courbure caractéristique le fait passer de ce qui semble être une moue ironique à l'indifférence la plus parfaite. A moins que ce ne soit l'inverse. Il en est de même pour ses yeux, semblables à deux billes qui rouleraient dans les fentes horizontales que délimitent de lourdes paupières.


Un peu plus à droite encore se tiennent côte à côte deux femmes qu'en apparence tout oppose. Deux allégories. La beauté méprisante et la frustration revêche. La première, belle fille à l'allure hautaine, affiche ostentiblement les signes d'un ennui profond. Bras croisés, jambes de même, elle se tient très droite et fait mine d'être parfaitement indifférente à ce qui est dit, ainsi qu'aux regards des hommes glissant sur elle. Jeans et col roulé, elle ne s'astreint pas au code vestimentaire en cours, qui fait croire à certains que l'étiquette est un gage de sérieux. La seconde au contraire, applique un peu trop rigoureusement les règles implicites du standing et se tasse sur sa chaise et dans son strict tailleur muraille. Honnêtement, c'est l'archétype de la vieille fille. Moue pincée, collants noirs (mon arrière grand-mère en avait de semblables), coiffure moins affriolante que bien des perruques, et poses affectées. Elle n'a eu de cesse de se toucher le cou, les joues, se masser sous les yeux. Et remettre en place une idée de mèche blonde derrière son oreille, main tournée vers l'extérieur et regard féroce.

Et tout ceci a été noté par un jeune prétentieux mal rasé, tantôt accoudé avec nonchalance, tantôt griffonnant quelques mots sur un grand cahier qu'il récupéra un jour dans une corbeille à papier du service. [c'est authentique, il était parfaitement neuf] Il a posé son chapeau sur son duffle-coat plié avec soin -l'animal semble maniaque- révélant du même coup une coiffure négligée et des lunettes graisseuses. Parfois, il ferme les yeux et glisse lentement sur sa chaise. Il parait alors dormir. Mais ne vous fiez pas aux apparences. Non seulement il a tout écouté, mais il vous a observé avec la plus grande attention...

17 janvier 2007

Chronique de la perfection douteuse

La scène se passe il y a quelques jours, en allant manger au restaurant de l'hôtel des impôts. La voiture arrêtée au feu rouge juste à ma gauche -une twingo pourrie aux occupants pas très nets non plus, un seul coup d'oeil me suffit pour en prendre note- commence à avancer par petits à coups pressés bien avant que le feu ne soit vert. Ce n'est pourtant l'affaire que de quelques secondes.

Son démarrage au rouge ne l'a pas avancé à grand chose, je suis déjà à sa hauteur (un conseil : oubliez le point mort, tenez l'embrayage...) ; c'est alors que notre admirable protagoniste décide de se rabattre, juste devant moi, (il a dû soudainement en avoir marre de rouler à gauche, ou alors la perspective de ne plus être devant moi lui a paru insupportable) et sans clignotants, évidemment. Je marque mon mécontentement d'un petit coup de klaxon bref (ce mot est inutilement comique ! mais avertisseur n'est pas terrible je trouve), histoire de lui rappeller qu'il n'est pas tout seul sur la route.

La civique réaction de l'intéressé ne se fait pas attendre. Son rétroviseur intérieur m'informe de son état d'esprit à mon égard, les gestes de son passager (qui semblent m'inviter à rechercher la compagnie de partenaires masculins, du moins est-ce ainsi que j'ai interprêté la chose) également. Il accélère brutalement, au risque de désintégrer son épave, pendant que ledit passager descend sa fenêtre et, d'un geste d'une perfection admirable, envoie sa clope sur mon pare brise. Sans se retourner. J'ai trouvé ça très fort.


Un autre qui est très fort aussi, c'est le nouveau cuisinier du restaurant des impôts. Cela faisait déjà quelques temps que la qualité se dégradait, mais il fait des progrès constant dans l'immangeable, et je tenais à lui rendre hommage. Les carottes, les courgettes, les haricots ne sont plus identifiables que par la vue ; pour ce qui est du goût, vous êtes priés de ne pas demander comment il fait pour obtenir ça, c'est un secret professionnel. Je ne peux même pas trouver de mots pour qualifier la chose. C'est tellement dégueulasse qu'il pourrait facilement travailler dans un hôpital. Ou à Air France. Un tel niveau de perfection dans l'immonde devrait pourtant être récompensé.

Sa dernière trouvaille surtout, mérite une mention spéciale. Cela consiste à mettre du nuoc mam dans la sauce salade, je ne sais pas si vous avez idée de ce que ça peut donner comme résultat... Avez-vous déjà humé l'odeur âcre qui se dégage des résidus de tonte de pelouse en décomposition ? Ca ressemble un peu à ça...

Il y a certaines perfections dont on se passe facilement...

16 novembre 2006

Completement brelot...

Hier, 19h45, sortie du centre commercial.
Deux "jeunes" (tant il est vrai que ce terme désigne plus un look particulier qu'une véritable tranche d'âge) pénètrent dans la galerie comme j'en sors. L'un des deux semble mal en point. Tête baissée, regard dans le vague, à vrai dire il semble fixer le sol avec attention, il traîne les pieds et donne le bras à son ami pour ne pas trébucher.
Honnêtement, il a tout à fait l'apparence de ce qu'on appelle par chez moi un demeuré, un brelot, un idiot de village.

En fait non, il était juste en train de pianoter sur son portable.


Et vous voulez vraiment que j'achète un portable ?

11 novembre 2006

Monsieur Hulot au supermarché, chronique à épisodes

Un jour sans pain, c'est dur. C'est long surtout. D'où le célèbre proverbe. Voilà pourquoi j'achète toujours du pain que je mets à congeler, afin de pouvoir compter sur quelques tranches en cas de paresse pénurie. Ce pain là, je l'achète souvent au Carrefour le plus proche, d'abord parce qu'il est bien gros, ensuite parce qu'il est bien bon. Et aussi parce que c'est à côté du boulot. Il y avait à deux pas de chez moi une petite boulangerie qui vendait des baguettes qui se desséchaient sitôt le seuil franchi. On vient de raser l'immeuble. C'est bien fait.


J'étais hier dans cette grande surface, où je n'avais pas vraiment prévu d'acheter ce fameux pain, il m'en reste suffisamment ; l'idée me vint cependant en passant devant. Pas de chance, aucune des boules n'est prédécoupée, alors que habituellement, quand j'en veux une entière, elles le sont quasiment toutes... Je choisis donc une boule d'une forme à ma convenance, et j'attends mon tour devant la machine à trancher. Qui est, aussi étonnant que cela puisse paraître, en libre service. Je précise à l'intention de ceux qui se poseraient la question que le pain congelé c'est très dur, voilà pourquoi il vaut mieux avoir pensé à le découper avant !

Mais je n'imaginais pas que cette machine allait me poser quelques problèmes.

Je pose le pain du côté approprié, je referme le capot, les scies se mettent en marchent. Tout se passe bien, la boule de pain ovoïde passe pile dans le sens que je veux, se découpe correctement et choît juste devant moi, derrière la protection de plexiglas encore abaissée. Je lève cette barrière me séparant de ce pain que je considère comme déjà mien, tend une main avide vers la nourriture -l'autre continuant à tenir le fameux sac carrefour- mais c'est ce moment là que les tranches décident toutes ensemble et unilatéralement de prendre leur autonomie et de partir dans des directions opposées, le sol semblant malgré tout être leur destination principale. Du pain kamikaze, on aura tout vu. Je referme prestement le couvercle de la machine qui me paraît déjà odieuse ; aucune tranche n'est tombée. Quels réflexes.

Seulement, refermer le capot a déclenché un nouveau cycle de découpage. Les lames, ne coupant que du vide, ne semblent dès lors pas prêtes de s'arrêter, et je n'ai aucune raison particulière de me séparer de quelques phalanges aujourd'hui. Que faire ? Gros et rouge devant mes yeux angoissés, un bouton "arrêt d'urgence" s'offre à la portée de mes petits doigts tentés. J'appuie dessus, le ronronnement cesse aussitôt. Je redresse la tête pour un bref triomphe, j'ai vaincu la machine.

Je me sers cette fois de mes deux mains pour ouvrir le capot, m'apprêtant à rattraper au vol avec cette vivacité évoquée plus haut la moindre tranchounette qui se lancerait dans une cavale de la dernière chance. Enfin... pour tenter d'ouvrir le capot. Tiens, il n'était pas si lourd tout à l'heure. Mais tire bon sang. Il y a un bouton pour ouvrir ? Un bouton... ah, ça y est, j'ai compris. Arrêt d'urgence, sécurité, blocage. La porte de plexiglas ne s'ouvrira plus. En tout cas pas ce soir.

Je fais une boule rageuse de l'inutile sac en papier qui pend de ma main, le jette dans la panière et m'éloigne à pas feutrés... Parfois j'ai l'impression d'être le personnage principal d'un film comique...

***

Cette quatrième chronique des supermarchés aurait pû s'arrêter là, mais c'était sans compter sur les inévitables rencontres loufoques de la caisse. Cette fois, une mamie complètement débordée et son petit fils vont m'occuper de longues minutes.

C'est justement parce qu'il ne restait qu'eux que j'ai choisi cette caisse. J'arrive alors que le drame atteint son paroxysme. Le petit veut sa bouteile de Fanta. Mamie ne veut pas. Il hurle et trépigne, elle ne cède pas, tend le bras, et pose la bouteille de la discorde aussi loin qu'elle le peut, c'est à dire à côté de mon jus d'orange. Se ravisant, elle demande un effort supplémentaire à son vieux squelette, et pose l'ignoble boisson gazéifiée sur le petit rebord métallique précédant le tapis roulant.

Le blondinet aux yeux bleus, petit tyran de quatre ans, ne décolère pas. Pendant que mamie extrait ses quelques achats de son sac (petits suisses, petites voitures, album à colorier, devinez qui est le bénéficiaire), il se faufile entre moi et la caisse, montant allégrement au passage sur mes chaussures neuves, nullement effrayé par l'oeil torve que je lui tourne. J'ai toujours eu beaucoup de mal à faire croire que j'étais méchant, ce n'est pas aujourd'hui que je vais y arriver.

Son trophée en main, il retourne vers mamie. Habillée de vêtement déjà hors d'âge lorsque elle les acheta, tâchant de garder le contrôle de la situation, elle s'efforce, chignon et cheveux blancs, de s'activer avec lenteur. Avisant le monstre radieux avec sa bouteille, elle reprend l'objet du délit et le pose de nouveau, je ne sais plus trop où, encore plus loin, et continue la corvée ménagère et poussive qui l'a amenée dans ce grand centre commercial. Une vague tendresse m'envahit pour cette très vieille femme pétrie d'amour pour son petit-fils, échouée dans une époque trop rapide pour elle. Accoudé à la barrière qui nous sépare de l'issue de secours, j'attends en souriant. L'affreux, lui, n'en a cure. Tout ce qu'il veut c'est sa bouteille.

Montrant des dons précoces pour l'infiltration en territoire ennemi, il choisit cette fois de passer derrière moi, silencieux et obstiné, pour s'en aller quérir l'objet de son désir. Une fois de plus, il revient tout sourire. Malin, il part en direction de la large allée du centre commercial, sous l'oeil bovin de la caissière qui n'est pas à une bouteille près. Mamie finira par poser la bouteille sur le tapis roulant, visiblement catastrophée à l'idée que l'on puisse lui imputer ce vol...

...l'affaire est dans le sac ! (ça, c'est pour ceux qui suivent !)

04 novembre 2006

Chronique des orgues et des vitraux

Cette semaine de vacances touche à sa fin, on change d'heure et de température, les fonctionnaires les plus frileux allument le chauffage de leur bureau ; l'hiver approche. Il est temps pour Sammy de retourner au boulot, sortir ses pulls du placard et faire part à ses attentifs lecteurs de ses dernières facéties dijonnaises. En l'occurrence, celle-ci se passe à Talant, petite ville tranquille posée dans les hauteurs de l'agglomération. Juste au-dessus de lac Kir, du moins pour ceux de ses habitants qui ont la chance d'avoir les fenêtres orientées du bon côté...

Talant est une grande petite ville dont la partie la plus ancienne est constituée d'un bourg médiéval tout entier ramassé autour de son église. Gothique et ancestrale, elle fête cette année le dixième anniversaire de son orgue et de ses vitraux.

Source : Wikipedia

Ce n'est pas vraiment l'orgue qui m'intéresse dans l'histoire, qui n'est après tout qu'une boîte à musique de très grande taille, catégorie que j'avais distraitement négligé lors de ma précédente étude sur le sujet. Ce qui m'a ainsi poussé, mécréant que je suis, à investir ce lieu de foi (que j'ai en crise), ce sont plutôt les vitraux, réalisés par Gérard Garouste, en collaboration avec un maître verrier.

Gérard Garouste est un artiste contemporain né en 1946, et que je connais depuis qu'il s'est livré à un magistral travail d'illustration sur Don Quichotte, édité par une petite maison qui est à l'édition d'art ce que Cartier est à la haute couture : Diane de Selliers ; j'en ai déjà parlé lors de ma chronique des marchés, j'espère que vous suivez, sinon je vais regretter de vous avoir accordé le qualificatif d'attentifs, chers lecteurs.


J'arrive comme l'assistance finit de s'installer. Un écran pliant est posé dans le choeur, et un vidéoprojecteur sur un tabouret, à la hauteur de la première rangée de bancs. Une image du diaporama est déjà à l'écran, et le manipulateur du portable semble hésiter sur la conduite à tenir. Montrer ainsi cette image avant le début officiel du spectacle semble le contrarier. Il pose une antique lampe de poche rectangulaire devant le faisceau, elle ne tient pas, il tente de la maintenir, se brûle les doigts, renonce finalement. Sa collègue s'essaye avec davantage de succès à l'expérience. Je fixe un temps le dispositif, espérant vainement la chute de la torche à pile.

La dame patronnesse experte en lampes de poche ouvre enfin la cérémonie, parlant dans un micro devant cette foule d'une quarantaine de personnes tout au plus. Sa voix résonne dans l'église vide, je ne comprend rien. Je pousse un profond soupir, motivé tant par ce comportement irréfléchi que par les bribes de propos convenus, creux et superfétatoires que j'attrape au passage : « La paroisse vous convie... une histoire de Dieu et des hommes et des hommes avec Dieu... » La chose que je prévoyais festive et culturelle s'annonce d'emblée morne et triste comme un enterrement catholique apostolique et romain. D'ailleurs je m'ennuie déjà. C'est formidable.

Mes craintes se confirment, ce qui était présenté comme une "animation" intitulée Des orgues et des vitraux qui nous parlent s'avère être la moins intéressante des soirées diapos auxquelles j'ai pu assister, les quidams bronzés en moins. L'ensemble n'est qu'une succession de photos sans la moindre explication, si ce n'est une bribe de phrase même pas descriptive, mais redondante, entre deux images des cartons de l'artiste et quelques poncifs d'une phraséologie éculée, dans le style "Le silence et la lumière", "Eau jaillissante de la fontaine de vie" ou bien encore "Dieu les a créés partenaires libres de choisir" ; je me demande si l'honorable vieux homme qui fait défiler le diaporama a conscience de la redoutable ambiguïté de cette phrase qui sied si peu aux préceptes papaux...

Vivement que ça se termine. C'est vide, c'est long, et il n'y a pas un mot sur le travail de l'artiste alors que je suis venu pour ça. La plupart des gens fixent bêtement l'écran inamé, certains ferment les yeux, Sammy prend des notes sur son petit carnet dans la semi-obscurité. Un silence religieux (c'est le cas de le dire) règne dans l'édifice, cette présentation grisonnante ne rend pas justice au travail réalisé par les deux artistes, le verrier et le peintre, dont je reconnais quand même le style, tout en trépignant sur mon banc, voulant aller voir par moi-même, plutôt que d'égrener ainsi les minutes au chapelet de mon impatience.

Heureusement, l'ensemble est entrecoupé de phases musicales. Le son profond de l'orgue donne alors à mon ennui quelques minutes de répit, la superbe musique du fer aux sonorités profondes emplit tout l'espace, pendant que l'écran n'affiche plus qu'une photo de l'instrument -Metzler parait-il, sans plus de précisions sur la signification du terme. Est-ce un gage de qualité particulière ? Je manque de vocabulaire musical pour décrire cette vibration spécifique ; c'est comme si il y avait une musique de fond avec une autre par-dessus, jouée sur un ton différent.


Sans doute les organisateurs ont-ils eu peur que nous ne puissions pas assimiler deux beautés en même temps ? Nous n'eûmes jamais de concert une image de vitrail et le son de l'orgue, le préposé au portable prenant bien soin de revenir sur cette sempiternelle photo des tuyaux si son empressement lui faisait prendre une diapositive d'avance. Quelques vitraux, une photo de l'orgue. C'est l'un ou l'autre. Dix minutes de silence, dix minutes de musique. Vitrail ou orgue. Lumière ou son. Fromage ou dessert.

Nous aurons ainsi droit à du Salve Reginat, du Magnificat (sauvez Régine en mangeant des bonbons Magnificat ?), à du Bach. C'est superbe Bach joué à l'orgue. Je n'aurais peut-être pas complètement perdu mon temps finalement. Mais quand l'orgue s'arrêta pour faire place à un antique et horrible enregistrement catho-guimauve à côté duquel "Jésus reviens" ferait figure de poésie lyrique, j'ai été pris d'une brusque envie de partir...

C'est enfin fini, la cassette indigente se voulait sans doute le clou du spectacle. Je m'éclipse alors que l'assistance se commet en applaudissements exagérés. Je souhaite qu'ils ne soient adressés qu'à l'organiste. Je veux enfin voir ces fameux vitraux et visiter un peu l'église, que je date approximativement du XIIIème siècle, ce que me confirmera le prospectus que j'emporte en partant. J'ai été frappé par cette superbe mise au tombeau du XVIème siècle.

Je scannerai en rentrant le dépliant reproduisant les vitraux, et peut-être achèterai-je le livre édité à cette occasion, et sobrement intitulé "Garouste à Talant". Restez donc attentifs, chers lecteurs, car ces fameux vitraux, vous ne les avez toujours pas vus...