12 janvier 2010

Henry David Thoreau : Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins

J'ai évoqué Thoreau il y a quelques jours, à l'occasion d'une courte chronique traitant d'un non moins court roman ; je voudrais aujourd'hui revenir un peu plus longuement sur ce personnage.

Henry David Thoreau ne doit pas seulement être connu pour avoir passé 5 semaines dans une cabane au fond des bois (je vous renvoie pour cet aspect des choses à la note de Chantal Serrière ; vous pouvez aussi lire Walden sur Wikisource), il est aussi celui qui a osé proclamer que la démocratie n'est pas le meilleur des régimes possibles.

Il le démontre en long, en large et en travers en 1849, dans un pamphlet au titre appellé à inspirer quelques agitateurs modernes : La désobéissance civile. Pour lui, la majorité n'a pas le pouvoir parce qu'elle a raison, mais parce qu'elle est physiquement plus forte. Imposer la loi de la majorité, c'est un autre moyen d'imposer la loi du plus fort.



Si Tocqueville faisait, dès 1835, une analyse assez semblable des effets pervers du système démocratique dans De la démocratie en Amérique, il ne le remettait toutefois pas en cause. Thoreau va plus loin que ce diplomate timoré et dénonce carrément le mode de gouvernement issu d'un régime où la majorité décide. Non pas qu'il veuille d'une société sans Etat, mais il n'est pas satisfait de celui qu'on lui propose. Il est dirigé par une majorité élue par ceux qui auront bien voulu voter pour elle ; les minoritées sont ignorées. Il pose le problème de la justice : il existe des lois injustes, comme celle qui réduit les hommes en esclavage, comme celle qui envoie des hommes-machines faire la guerre au Mexique.

"Je ne puis un seul instant reconnaitre cette organisation politique pour mon gouvernement puisqu'elle est aussi le gouvernement de l'esclave"

Il affirme que quand la loi est injuste, il faut l'enfreindre et distingue deux sortes d'individus : les bons citoyens qui respectent une loi qui les transforme en machines, leur ôtant tout libre arbitre, et les sages, qui servent l'Etat en s'opposant à lui, incités en cela par leur conscience.

"Le respect indu de la loi a fréquemment ce résultat naturel qu'on voit un régiment [...] marchant en bel ordre vers la guerre, contre leur volonté [...] et leur conscience"

La notion de conscience est très importante pour Throreau : "la seule obligation que j'ai le droit d'adopter c'est d'agir à tout moment selon ce qui me parait juste" alors que "la loi n'a jamais rendu les hommes plus justes d'un iota". Il arrive à ce paradoxe que tout homme plus juste que ses prochains forme une majorité d'une personne... C'est une vision utopique que celle de l'homme qui suit sa conscience pour faire le bien, et le paradoxe de Rousseau n'est pas loin ("S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes." Jean-Jacques Rousseau / 1712-1778 / Du contrat social - livre III/ 1762)



Pourtant, Thoreau n'est pas un utopiste, c'est un homme engagé qui va jusqu'au bout de ses idées et qui sait que l'action prédomine sur le simple vote, "tout vote est une sorte de jeu... même voter pour la justice, ce n'est rien faire pour elle. C'est se contenter d'exprimer un faible désir de la voir prévaloir". Ni provocation, ni utopie, sa vision de l'Etat est à vrai dire plutôt élitiste ; Thoreau ne s'adresse pas aux masses et pense d'ailleurs que ce n'est pas nécessairement l'action des masses qui peut faire bouger les choses, mais que l'action d'un homme seul peut être déterminante. "Une minorité est impuissante tant qu'elle se conforme à la majorité ; mais elle devient irrésistible quand elle la bloque de tout son poids".

Engagé, Thoreau l'a été dans sa vie de tous les jours, en mettant ses actes en accord avec ses idées. Professeur, il refuse de battre ses élèvres, démissionne, et ouvre une école privée chez lui. Citoyen libre-penseur, il refuse de payer ses impôts à un Etat qui admet l'esclavage et fait la guerre au Mexique, ce qui lui vaut de passer une nuit en prison. L'événement sera fondateur de sa réflexion sur la désobéissance civile. Homme, il aide fréquemment des esclaves à fuir vers le Canada. Toute sa vie, il aura été porté par un idéal de justice. Dix ans après la parution de La désobéissance civile, on le retrouve militant en faveur de l'insurgé abolitionniste John Brown.

Dans son discours Plaidoyer pour le capitaine John Brown, on retrouve toujours ce thème de l'action d'un homme seul, plus légitime que les décisions de la majorité : "Le seul gouvernement que je reconnaisse -peu importe le petit nombre de ceux qui sont à sa tête, ou la faiblesse de son armée- c'est le pouvoir qui établit la justice dans un pays, jamais celui qui instaure l'injustice. [...] J'entends beaucoup de gens condamner John Brown et ses hommes sous prétexte qu'ils étaient si peu nombreux."

Comme l'autre grand défenseur de John Brown, Victor Hugo, l'avait pressenti, son exécution allait entrainer l'Union dans la guerre civile ("Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l’Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l’esclavage en Virginie, mais il est certain qu’il ébranlerait toute la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.")

Thoreau en connaitra les débuts, mais meurt avant d'en voir le terme, à seulement 44 ans. Sa postérité sera très importante, sa pensée ayant notamment influencé Gandhi ou Martin Luther King.



Je me suis attaché dans cette chronique à l'aspect politique, voire libertaire de Thoreau, parce qu'il faut bien se limiter à quelque chose, et que je n'ai pas (pas encore) lu ses autres livres, le fameux Walden ou la vie dans les bois étant le plus connu, ses autres textes et récits touchant à la botanique, la philosophie et une certaine forme d'écologie avant l'heure.

***


Allons plus loin :
- Walden ou la vie dans les bois (1854)
- La désobéissance civile (1849)
- Lettre de Victor Hugo aux Etats-Unis d'Amérique in Actes et paroles II, Pendant l'exil (1859)

L'image de la tombe d'Henry David Thoreau, au cimetière de Sleepy Hollow est extraite de Wikipédia. Il s'agit d'un fichier sous licence Creative Commons.




Vous pouvez retrouver une version un peu retouchée de cette chronique sur Livres-Coeurs, le club des lecteurs !

11 janvier 2010

Une presse libre et indépendante

Ce soir, je voudrais tenter une expérience amusante : rapprocher deux faits anodins, sans rapport l'un avec l'autre. Comme ça, pour voir ce que ça va donner. Juste pour la beauté de la chose. Juste pour faire un petit happening poétique.

Commençons :

Soit un pays doté d'une presse libre et indépendante.

Soit deux journalistes enlevés en faisant leur travail. Soit un président pas content, qui pique une "grosse colère" à l'idée de l'argent que cela va coûter au contribuable pour retrouver ces deux inconscients, qui ont bien cherché ce qui leur arrive : ils n'ont pas respecté les consignes, et ont cherché des informations précisément là où on leur avait interdit d'aller. Quel culot !
« Ces journalistes étaient inconscients. Ils ont agi en contradiction avec les consignes de sécurité. C'est insupportable de voir qu'on fait courir des risques à des militaires pour aller les chercher dans une zone dangereuse où ils avaient l'interdiction de se rendre. »
Soit une idée simple, mais géniale : informer le bon peuple, qu'il sache ce que tout ces plumitifs poussifs lui coûtent, avec leurs lubies de reportages.
"Il faut que les Français sachent le coût de cette histoire."
Fait un : 1 million d'euros pour le sauvetage des bouches inutiles.

Soit un président (le même) en déplacement à New-York, pour l'assemblée générale annuelle des Nations unies.

Soit une réception organisée pour les braves citoyens exilés loin de la douce patrie.

Fait deux : 2 millions d'euros pour les amuses-bouches.

Voilà, c'est fini. Je ne sais pas ce que ça produit comme effet, c'est peut-être trop expérimental. Trop novateur. Trop indépendant en somme.


Je vous propose de terminer cette petite expérience de rapprochement intempestif par l'adjonction d'une vidéo à caractère drôlatique, pour garder le sourire en cet hiver morose.

10 janvier 2010

L'amoureux court toujours... et nos libertés ?

Un dangereux maniaque a semé la panique dans un aéroport américain.
Son crime : avoir embrassé sa fiancé dans une zone de sécurité.

Je n'invente rien, c'est dans le journal. Aux dernières nouvelles, l'amoureux court toujours...



Cette navrante anecdote (j'espère qu'on va laisser tranquille ce malheureux garçon) me donne l'occasion de pointer ici quelques articles qui tentent (cela s'appelle faire pipi dans un Stradivarius) de ramener un peu de raison dans toute cette folie :
- Folie sécuritaire dans les aéroports - Coulisses de Bruxelles

Qu'ils pointent le gaspillage de l'argent public, les risques inhérents à nos libertés individuelles ou la fondamentale inutilité de ce type de démarche, se traduisant par une escalade dans les interdits et les contrôles, tous s'accordent sur ce même point : c'est une course à l'échalote absurde, inutile, et peut-être bien plus dangereux que le terrorisme lui-même : 
En dépit de toute la rhétorique anxiogène, le terrorisme n’est pas une menace transcendante. Une attaque terroriste ne peut pas détruire le mode de vie d’un pays ; notre réaction à cette attaque, par contre, peut entraîner ce type de dommage.
Bruce Schneier
, sur CNN

08 janvier 2010

Faut de tout pour faire un monde

Un philosophe a dit "Personne dans le monde ne marche du même pas et même si la Terre est ronde, on ne se rencontre pas. Les apparences et les préférences ont trop d'importance, acceptons les différences !"

C'est vrai, faut de tout tu sais
Faut de tout c'est vrai
Faut de tout pour faire un monde


Cette phrase est grande et magnifique, et n'est d'ailleurs pas sans rappeler la phrase fétiche du jeune Albert Scully. Seulement je ne me souviens plus si elle est de Willy, ou bien d'Arnold. Ce n'est pas bien grave, il reste le message... Vous allez voir, c'est important pour la suite.




Dans le monde merveilleux de la vraie vie, si différent de celui de la fiction (sans aller jusqu'à la dépression post-Pandora, il suffit de lire le destin tragique des acteurs d'Arnold et Willy), ce genre de parole n'est pas du goût de tout le monde. Rassurez-vous, je ne vais pas me lancer dans un long article sur le racisme ordinaire, je vais juste rapporter ici un fait d'hiver (car nous sommes en janvier) : un site de rencontre dénommé Beautifulpeople a viré près de 5000 membres qui ne correspondaient pas au principal critère du site, à savoir être "beautiful".

Pour être tout à fait concret, quitte à patauger dans l'abject, autant le faire jusqu'au bout, ils ont été viré suite à la dénonciation des autres membres, les bons, ceux qui s'estiment "beautiful", et ils ont été virés parce qu'ils étaient trop gros...

Le plus beau énorme affreux restant la justification du responsable du site : "Nous déplorons la perte de chacun de nos membres, mais le fait est que notre communauté exige que le standard de beauté soit maintenu à un haut niveau. Laisser traîner des gros sur le site est une menace directe pour notre business model et pour le concept sur lequel le site BeautifulPeople a été fondé." (via Ecrans)

Alors, sans tomber dans les poncifs sur la beauté intérieure et l'importance des sentiments, la première question qui m'est venue à l'esprit c'est : à partir de quand cesse t-on d'être moche pour devenir beau ? Quels sont les critères de beauté (ou de mocheté) pour être accepté (ou rejeté) sur ce site ?


Allez, reprenons tous en choeur :

C'est vrai, faut de tout tu sais
Faut de tout c'est vrai
Faut de tout pour faire un monde

***

Illustration : Kevin stops by to admire the MacBook, photo de Lars Plougmann diffusée sous licence CC

06 janvier 2010

Un nouvel avatar pour le politiquement correct, chronique d'une fumisterie

Avez-vous remarqué à quel  point l'opposition entre athées et croyants est parfois étonamment proche de celle entre fumeurs et non-fumeurs ? Bien sûr, la clope n'est pas une religion, mais la cristallisation, la crispation même, des attitudes et des arguments dans chaque camp est tout à fait comparable.

Je viens de réaliser ceci en lisant cet article de Rue89 : "Avatar et Sigourney Weaver reçoivent un poumon noir."

De quoi s'agit-il ? Le site anti-tabac américain SceneSmoking.org décerne une sorte de label, un "poumon" rose, gris, ou noir aux films, en fonction du nombre "d'incidents tabagiques" de la production étudiée. Ainsi, dans Avatar, Sigourney Weaver fume. Un mauvais point. Elle fume même trop. Deux mauvais points. Pis, elle fume dans des lieux publics. Allez hop, poumon noir et bonnet d'âne pour James Cameron, qui commence à trembler pour la rentabilité de son film.



Soyons sérieux : qui pense sincèrement que voir l'ex lieutenant Ripley la clope au bec va déclencher une vague de tabagie parmi les millions de spectateurs ? C'est aussi stupide que d'imaginer que les junkies de Trainspotting ont entrainé dans leur sillage de nouveaux accros à l'héroïne ; aussi idiot que de penser que l'addiction médicamenteuse de Gregory House pourrait donner des idées aux fans de la série ; aussi simpliste et caricatural que le genre d'argument consistant à jeter l'opprobre sur tout film ou jeu vidéo présentant une similarité, aussi ténue soit-elle, avec un fait divers sanglant impliquant des armes à feu, par exemple. (Un peu comme si les ados visionnant Bowling for Columbine étaient pris de l'envie subite d'en faire autant)

C'est là où cette attitude légèrement autistique rejoint celle des athées combattants : qui cherche t-on à convaincre avec ce genre d'initiative ? Les fumeurs ? Certainement pas. Les non-fumeurs ? C'est un peu exagérer notre potentiel d'influençabilité. Côtoyer des fumeurs m'a toujours plus ou moins dérangé, même si je considère avoir fait de gros efforts en la matière - et eux aussi, il faut bien le reconnaître.

Autrefois, la simple présence d'un fumeur dans la même pièce que moi suffisait à me le faire maudire, terrorisé que j'étais à la pensée de succomber aux atteintes du tabagisme passif. J'ai su depuis me montrer un peu plus souple, et les habitudes, comme les lois, ont évoluées dans le sens d'une plus grande séparation des fumeurs et des non-fumeurs.

Alors, quand je lis des bêtises du genre de celle proférée par Stanton A. Glantz, spécialiste de la recherche sur le tabac à l'Université de San Francisco, cité dans l'article, qui ose dire que toutes les scènes faisant apparaître du tabac dans Avatar, "C'est comme si l'on déversait du plutonium dans un réservoir d'eau potable", autant dire que je suis partagé entre la consternation et l'hilarité.



D'autant plus que, comme pour la religion, chacun voit midi à sa porte et la morale est souvent à géométrie variable : "Si on peut montrer des gens qui mentent, trichent, volent et tuent dans un film grand public, pourquoi imposer une moralité sans cohérence lorsqu'il s'agit de fumer ?"

Il serait vraiment regrettable de faire des films "idéalisées", sans tabac, sans alcool, sans armes, et pourquoi pas sans sexe ou sans religion... à l'heure où l'on gomme la clope à Gainsbarre, où l'on retire les volutes de fumée qui entourent Malraux, et où l'on prive Tati de sa pipe, les censeurs du politiquement correct ne peuvent-ils pas nous laisser le cinéma ?

***

Illustration : Thank You For Smoking, par Mr Guep ; photo publiée sur Flickr sous une licence Creative Commons

Nom de Dieu ! (qui n'existe toujours pas)

Je viens de tomber sur cet article publié sur le site de Reporters sans frontières, m'apprenant que le gouvernement irlandais, sans doute soucieux de faire entrer son pays dans la modernité, a fait voter une loi assez moyenâgeuse, punissant d'une amende de 25 000 € les propos blasphématoires.

25 000 €, c'est certes symbolique (à peine le prix d'une rolex neuve), mais le problème n'est pas là.

RSF le dit d'ailleurs bien mieux que moi : "La notion même de blasphème ne concerne que les croyants et ne peut s’appliquer à ceux qui se revendiquent athées ou sans religion. Le blasphème ne peut en aucun cas constituer une limite à la liberté d’expression"

De fil en anguille, filant dans la mer des sagaces qu'est le web, et prêt comme toujours à toutes les sérendipirégrinations, je suis arrivé sur cet article de Rue89 reprenant la nouvelle, et qui s'attarde davantage sur l'iniative des athées irlandais qui ont décidé de mettre la justice de leur pays au pied de la croix, en publiant une liste de 25 affirmations blasphématoires, piochées notamment dans la Bible, mais pas seulement, puisque ce bout-en-train de Jésus cotoie Mohamed, Bjork ou Richard Dawkins, scientifique sur lequel je reviendrai dans quelques lignes. 


Markbarky/Flickr ; photo diffusée sous licence CC


En bas de page, une liste de liens pointant vers des articles sur le même thème attire mon attention avec ce titre : "Une campagne de pub pour l'athéisme met l'Espagne en émoi". Voilà comment on passe du blasphème à l'athéisme, sur internet. 


L'article n'est pas aussi anecdotique qu'il pourrait le paraitre, en ce qu'il laisse transpirer d'une certaine forme d'intolérance combattante, en oeuvre dans les deux camps, celui des croyants, et celui des non-croyants, les deux se méprisant mutuellement et, c'est cela qui m'inquiète, de moins en moins cordialement.


Quel est l'objet de la querelle ? Ce message, placardé sur des bus municipaux à Barcelone : "Dieu n'existe probablement pas. Arrête de t'inquiéter et profite de la vie". Notez le probablement, qui me fait plutôt sourire : ils ne sont pas si sûrs que ça de la non-existence de Dieu ? Ils se gardent un peu de marge de manoeuvre, au cas où ? 



Image tirée du site du bus ateo



Ceux qui lisent ce blog régulièrement savent ce que je pense de tout ça, notamment mon point de vue sur la religion que je considère comme le moyen le plus simple de se compliquer la vie, mais cependant, je n'ai jamais tenté de convaincre qui que ce soit de penser comme moi. Tant que les croyants de tous bords ne viennent pas essayer de me rallier à leur cause, je considère que l'on peut parfaitement vivre en bonne harmonie. Après tout, la certitude de la non-existence de Dieu est aussi une croyance...


Il semblerait pourtant que ce ne soit pas si simple, comme tend à le démontrer le biologiste britannique Richard Dawkins, auteur d'un essai à succès intitulé, dans sa version française, "Pour en finir avec Dieu". Dawkins soutient qu'un créateur surnaturel n'existe probablement pas et qualifie cette croyance de délire, en argumentant de façon scientifique, ce qui laisse supposer que si on croit en un dieu, on est forcément non-scientifique... 

Pas évident tout ça. Est-ce un blasphème d'être athée ? Est-ce une preuve de stupidité de croire ?

04 janvier 2010

Notre petite vie cernée de rêves

Albert Scully est un adolescent mal dans sa peau, ce qui est assez banal à première vue. Mais Albert Scully est un adolescent mal dans sa peau, qui imagine son âme comme un rhinocéros en cage qui donne de grands coups de tête sur celle-ci pour essayer de sortir. C'est déjà plus intéressant.

Il ne va pas bien Albert. Ou plutôt, c'est son âme-rhinocéros qui ne va pas bien. Sans aller jusqu'à reprendre le vers de Baudelaire (d'ailleurs son truc à lui c'est plutôt Shakespeare), il expose dès les premières pages du roman que son âme n'est pas en très grande forme. Pourquoi ? Parce qu'il est persuadé d'être un nul. Un looser. Un raté

Je savais que j'étais un raté depuis l'âge de quatre ans environ, à la maternelle, quand je n'arrivais pas à tenir mes crayons de couleur.

Fatalement, il se sent mal parti dans la vie, et hésite entre se suicider et devenir marin... sur un de ces remorqueurs qui tirent les bennes à ordure hors de Manhattan. Sinon, il aime bien la Nouvelle-Zélande. Et Shakespeare, mais je crois l'avoir déjà dit, c'est juste pour voir si vous suivez.

C'est nanti de telles visions enthousiasmantes sur son avenir qu'il fait la connaissance de Madame Woodfin, la vieille excentrique de la maison délabrée d'à côté. Elle lui fera découvrir la littérature, le thé, et l'acceptation de soi. Elle se dit ancienne comédienne, mais laissera à Albert une dernière leçon qu'il découvrira à sa mort : la vérité qu'on s'invente est souvent plus acceptable que la vie elle-même.

Roman initiatique, roman d'apprentissage... Tous les commentaires que j'ai lu sur internet à propos de ce livre emploient plus ou moins les mêmes termes, que ce soit pour l'encenser ou le mépriser. Car ce qui n'est peut-être qu'un "roman pour ado" m'a plu pour son ambition résolument optimiste, sur fond d'apprentissage de la confiance en soi et d'acception des différences, le tout sur le ton, certes un peu convenu, de "tu n'es pas nul, tu es juste différent".


Tombe de Thoreau - Photo de jurek d. publiée sous licence CC


J'ai aussi aimé ce livre pour cette citation de Henry David Thoreau, qui pourrait faire office de quatrième de couverture et de frontispice pour établissement scolaire : "Si un homme marche à un autre pas que ses camarades, c'est peut-être qu'il entend le son d'un autre tambour. Laissez-le suivre la musique qu'il entend qu'elle qu'en soit la cadence."

C'est amusant, cette citation me renvoie à cet autre poème de Baudelaire.

Encore un coup de la sérendipité.

***


Notre petite vie cernée de rêves / Barbara Wersba - Editions Thierry Magnier




Barbara Wersba est née en 1932. Notre petite vie cernée de rêves (The Dream watcher), écrit en 1968, est son roman le plus connu. 

14 décembre 2009

Chronique musicale : Francis Cabrel

Il y a quelques nuits de cela, j'ai rêvé que je discutais avec Francis Cabrel. Je ne me souviens pas de tous les détails, mais je me souviens très bien que je lui posai une question qui me tient à cœur depuis longtemps : pourquoi la chanson Octobre s'appelle t-elle ainsi ? Il est question de vent, de brume, de feuilles qui tombent, de buée et de bouts de laine ; toutes choses qui m'évoquent plutôt novembre, à tout le moins l'hiver. En tout état de cause, je ne peux me résoudre à imaginer que l'automne soit aussi rigoureux, du côté d'Agen.

Il me répondit plus ou moins que c'était une licence poétique : il avait choisi le mot octobre parce que c'était mieux pour la rime. C'est ce que j'avais toujours pressenti. Il va sans dire que je tirai de cette confirmation un plaisir extrême.

Octobre

Je me réveillais avec la vague crainte d'apprendre la mort de Francis Cabrel à la radio. C'est une crainte fondée : la seule fois où j'ai rêvé de C Jérôme, il est mort trois jours plus tard. Mais je n'étais pas fan de C Jérôme, alors que j'aime beaucoup Cabrel au point, vous l'avez vu, de l'inviter à discuter de ses chansons autour d'une table, ne serait-ce qu'en rêve.


Il y a tout juste un an, Chérie de Sammy et moi-même l'avons vu au Zénith de Dijon. D'accord, ce n'est pas Bernard Lavilliers, ce n'est pas non plus Benabar, dont je vous entretiendrai sans doute une autre fois. Mais je retirai de cette soirée le mémorable sentiment d'avoir vu le bonhomme "en vrai", au moins une fois, qui sera probablement la seule, mais je n'en demande pas plus pour ne pas avoir ce regret dans ma vieillesse.

Oui, j'ai désormais décidé de vivre cent ans, entouré de nombreux petits enfants, auxquels j'infligerai mes souvenirs du temps où j'allais voir Francis Cabrel sur scène. Chacun ses rêves.


La robe et l'échelle

Les chansons de Francis Cabrel, et tant pis pour les grincheux, les moqueurs, Laurent Gerra et autres guignols, ce n'est pas la cabane (au fond du jardin), la moustache, les cailloux, la guitare, la moustache, les rimes en -ou et la moustache.

Aviez-vous seulement remarqué qu'il ne l'avait plus, sa moustache ? La transformation est si traumatisante pour certains qu'elle leur manque déjà.

Mais il y a quoi dans ses chansons alors ? (à part les cailloux, la moustache et le jardin déjà évoqués) A mon sens, la première chose chantée par Cabrel c'est l'amour, que ce soit celui pour la même femme, Mariette :


ou celui pour l'humanité en général, voire une certaine forme d'écologie.

Les hommes pareils





Au fil des années, ses chansons tendent à devenir des ballades, rêveuses, poétiques, un brin mélancoliques, pas encore désenchantées, mais toujours suspendues entre le tendre et l'amer ; toujours de l'amour, de belles mélodies, quelques hommages aux grands anciens ; toujours le goût de la phrase bien tournée, le texte qui fait sens, le sens du mot juste.

Même si il faut pour cela rendre octobre plus frileux qu'il ne l'est.

10 décembre 2009

Vaccin, le retour de la vengeance. Chronique pleine de 8

Les choses ne se passent jamais totalement telles qu'on les prévoit, ou telles qu'on les espère. Il n'est donc pas étonnant qu'il en soit ainsi pour la vaccination anti-pandémiedelagrippeA. Comme je l'expliquais il y a 8 jours, c'est d'un pas décidé à prolonger mon espérance de vie que je m'étais rendu dans mon centre de vaccination, dans l'espoir déçu d'un rendez-vous.

Le lendemain même de cette chronique, le dieu de la vaccination préventive a bien voulu que quelqu'un réponde au bout du fil - à moins que la dame préposée au téléphone ne lise mon blog, ce qui m'étonnerait quand même un peu- dès 8 heures du matin.

Rendez-vous fut donc pris pour le 8 décembre, soit ce mardi, c'est donc un tout nouveau vacciné qui écrit ces lignes. Premier constat : toujours aucun effet secondaire. Deuxième constat : j'ai écrit trois fois le chiffre 8 en quelques lignes, c'est peut-être ça, l'effet secondaire ?



Photo de Pterjan


Troisième constat : l'affaire est pliée en un quart d'heure. Accueil, discussion avec la dame de l'accueil, signage et remplissage de formulaires, attente du docteur qui papote, papotage à mon tour avec le docteur, réponse d'icelui à mes questions (car je suis très curieux), passage à l'étage piqûre, piqûre, redescente : un quart d'heure.

Il va sans dire que je suis très déçu. Non, je ne suis pas déçu que le barbarisme "signage" ne provoque pas chez vous une onde de colère qui serait ressentie jusqu'en Papouasie-Nouvelle-Guinée  (mais peut-être ne suis-je lu par aucun instit ?). Je suis déçu de ne pouvoir exercer un légitime courroux (Guyane) à l'encontre d'une organisation administrative à laquelle je n'ai rien à reprocher.

Moi qui m'étais préparé physiquement (gants, écharpe, chapeau), mentalement (stock d'intéressantes lectures) et moralement (Fear is the path to the dark side. Fear leads to anger. Anger leads to hate. Hate... leads to suffering), je n'ai même pas eu le temps de m'impatienter. A telle enseigne que j'ai commencé par croire le centre de vaccination fermé.

Puis j'ai vu la lumière à l'intérieur.

Mais quoi, un quart d'heure ! Bon, je veux bien aller jusqu'à 20 minutes, mais c'est bien parce que c'est vous. Mais je reste persuadé que je ne suis resté que 16 minutes. Deux fois 8 minutes. C'est mieux. Moi qui avais prévu de râler, d'écrire une chronique magnifique, avec des tas de mots compliqués, où j'aurais dénoncé l'incurie, la gabegie, le ratage, la désorganisation complète... Eh ben c'est raté.

02 décembre 2009

Un vaccin vaut-il mieux que deux tu l'auras ?

Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais le sujet à la mode, en ce moment, c'est la grippe mexicaine du cochon A. D'ailleurs, j'aimerais bien qu'on m'explique une chose : pourquoi "A" ? C'est pour ne pas vexer les mexicains ? Et la grippe espagnole, de sinistre mémoire ? On ne s'est pas beaucoup soucié des espagnols quand on l'a baptisée, que je sache. Pour le cochon, je peux comprendre. Sans doute a t-on voulu éviter des effets comiques involontaires. Vous imaginez un peu, la conversation, le lundi matin au bureau ?

- Tu connais la nouvelle ? Machin a la grippe du cochon !
- Machin ? La grippe cochonne tu veux dire !
- [rires gras] 
- etc.

Vu sous cet angle, on a bien fait de changer le nom. La situation est déjà assez pénible comme ça.

Même si cette pandémie procure à nos existences jusqu'alors bien peu palpitantes un sens nouveau, elle amène également une foule de questions passionnantes, allant de "vaccin or not vaccin" à "à qui je donne ma collection de petites cuillères si jamais ça tourne mal".

Comme tout bon connecté qui se respecte, j'ai commencé par aller à la pêche aux informations sur internet (Voir ici et pour le produit de ma pêche) ; grâce à Jérôme Choain, j'ai fini par trouver l'article (presque) ultime sur le sujet : clair, impartial, rigoureux et honnête : celui que j'attendais. Trop honnête peut-être : il ne donne aucune préconisation pour ce qui est du vaccin, c'est à chacun de se forger sa propre opinion après avoir lu. 



Pour ma part, j'en avais d'abord tiré l'irréfragable conclusion qu'il était inutile de me faire vacciner. 10 jours après, j'ai changé d'avis. Parce que notre médecin préféré, traitant et de quartier nous a dit qu'il fallait,  parce que j'ai lu ici ou là que le grand méchant virus est en train de muter, et sans doute également parce que je suis aussi moutonnier que le reste du troupeau français, qui prend d'assaut les centres de vaccination.

N'ayant pas reçu le précieux sésame de Mâme Bachelot, cela fait plusieurs jours que Chérie de Sammy et moi-même téléphonons au 0821-444-421 -quoi ? vous ne le connaissez pas par cœur ? le numéro à 0,12€ la minute ?- et que, après un guidage par une voix synthétique des moins mélodieuses, nous retrouvons le bec dans l'eau, gros jean comme devant, pris au dépourvu, quand le clic final fut venu. Car la machine te raccroche au nez, après un sec et définitif message d'échec.




Voilà pourquoi, aujourd'hui, j'ai décidé de prendre le taureau par les cornes et sur mon temps de repas pour me rendre directement dans ce fameux centre, prendre ce fameux rendez-vous, pour qu'on nous fasse ce fameux vaccin, et qu'on en finisse !

Mauvaise idée. C'est ce que je me suis dit quand j'ai vu le parking désert. Après midi, tu peux aller te faire inoculer ailleurs. Je tente quand même ma chance, m'approche des portes vitrées. Une dame me voit à l'intérieur, s'approche à grands pas, grands moulinets des bras et grande vitesse  de jambes de la porte sur laquelle elle se plaque, de peur que je ne tente d'entrer coûte que coûte sans doute, et s'enquiert, en criant à travers ce mur de verre qui nous séparera toujours, de mes desiderata.

Je vous la fais courte : non, pas de rendez-vous sur place. Par contre, il y a un numéro de téléphone. qui.. oui, bon, je sais...

A suivre ?

25 novembre 2009

Glander ou glaner ? Chronique du d, de Poe et de la sérendipité heureuse

Je me faisais hier la réflexion qu'il n'y a qu'un petit "d" de différence entre glaner et glander, et que sur internet, dans le domaine des blogs en particulier, c'est une lettre, ou plutôt un état d'esprit, qui peut mener à des résultats assez intéressants.

Je laisse à d'autres l'emploi de mots compliqués tels que procrastination ou sérendipité, encore que si le premier est employé à tort et à travers sur de nombreux blogs, le second n'est pas pour me déplaire. Francis Pisani nous explique qu'il donne à cet anglicisme le sens de "hasards heureux", et indique comment et pourquoi favoriser le plus possible leur survenue, notamment en pratiquant ce qu'il appelle le "ricochet virtuel".

Voilà une expression particulièrement heureuse ! Que de fois fois n'ai-je pratiqué le ricochet virtuel sans le savoir ? Grâce à Francis Pisani, je le ferai désormais en pleine connaissance de cause. Je sérendipiterai intelligent, tout en continuant à massacrer la langue française, bien sûr.

Et tout en manipulant des concepts qui me dépassent. Mais si je n'avais pas cette ambition, je n'aurais pas de blog.

Mais trève de digressions, parlons un peu du sujet qui motivait l'écriture de cette chronique, avant que je ne m'égare (de l'Est) avec ces deux notions légèrement snob : connaissez-vous Edgar Allan Poe ? Oui, bien sûr, sinon vous ne seriez pas là. (je flatte, mais c'est pour que continuiiez de procrastiner en ma compagnie)

Tandis que je procrastinais comme un beau diable en cliquant mollement sur les images défilant dans le nouveau Netvibes Wasabi, je suis tombé -par un hasard heureux- sur une image qui a déclenché toute une série de ricochets virtuels. J'en ai le cerveau encore tout éclaboussé.



Comme vous connaissez Poe, cette gravure doit immédiatement vous évoquer quelque chose, non ? Un indice : la traduction de la phrase sous l'image donne ceci "Le bateau semblait suspendu comme par magie, à mi-chemin de sa chute, sur la surface intérieure d’un entonnoir". Ca y est, vous y êtes ? Il s'agit bien entendu d'une illustration pour La descente dans le maëlstrom.

C'est là que je me suis mis à faire des ricochets sérendipitesques dans tous les sens. J'ai commencé par trouver la page Flickr d'origine, et Flickr, pour les procrastineurs en quête de sérendipité, c'est le nirvana. La première chose qui saute aux yeux, c'est que nous avons sans doute là l'intégralité du travail d'un certain Harry Clarke sur Poe ; la seconde, c'est qu'il avait beaucoup de talent.


"Pour l'amour de Dieu, Montresor ! Oui -dis-je-, pour l'amour de Dieu"
La barrique d'amontillado

Le propriétaire de cette page Flickr a un blog, A journey round my skull, joyeusement sous-titré "Unhealthy book fetishism from a reader, collector, and amateur historian of forgotten literature. Recent obsessions: illustration and graphic design." Ce qui peut se traduire de la façon suivante : "Fétichisme malsain d'un lecteur, collectionneur et historien amateur de littérature oubliée. Obsessions récentes: l'illustration et le design graphique". (Allez sérendipicrastiner du côté de Google traduction, l'affichage des résultats au fur et à mesure que vous taperez la phrase d'origine vous fera comprendre pourquoi il ne sert désormais plus à rien d'apprendre les langues étrangères)

Il va sans dire que ce titre m'a intrigué. J'ai donc cherché (deuxième ricochet) d'où il pouvait bien tenir son origine. Bien m'en a pris, j'ai ajouté un nouvel élément à cette pyramide de choses qui me feront me coucher moins sot ce soir : Voyage autour de mon crâne est un roman de Frigyes Karinthy, écrivain hongrois comme son nom l'indique, qui raconte comment les trains qu'il entend dans sa tête sont le premier symptome de sa tumeur au cerveau. Il en sera opéré, avec succès (en 1936 !) et mourra bêtement deux ans plus tard.

Une telle histoire valait bien la peine d'être découverte non ?


En moi tu existais, — et vois dans ma mort, vois par cette image qui est la tienne,
comme tu t’es radicalement assassiné toi-même !
 William Wilson 


Sentant qu'il fallait battre le ricochet pendant qu'il était chaud, je décidai alors de faire un sérendipas de côté, pour en savoir plus sur Harry Clarke. A ma grande surprise, ma première découverte a été d'apprendre que la Wikipédia française n'a pas d'entrée sur lui. Mais la richesse du web, c'est justement qu'il existe toujours un passionné de quelqu'un ou de quelque chose, et donc une page en rapport. Le chouette site de Rocbo m'a confirmé cette règle une fois encore.

Page du site Rocbo.chez-alice.fr consacrée à Harry Clarke

Clarke (1889-1931) n'est pas seulement illustrateur, il est avant tout maître verrier. Son dada, ce sont les vitraux. Ses illustrations de Poe et d'Andersen, c'était pour passer le temps. Une sorte de sérendipité de luxe finalement.


"...jeté profondément, bien profondément, et pour toujours, dans une fosse ordinaire et sans nom"
L'ensevelissement prématuré - et son bonus pour les sérendipiditeurs acharnés

Il n'y a qu'un petit d de différence entre glaner et glander. La sérendipité n'est que le luxe des curieux.

16 novembre 2009

Lecture en cours : L'Aleph / Jorge Luis Borges

Dans les palais que j'explorai imparfaitement, l'architecture était privée d'intention. On n'y rencontrait que couloirs sans issue, hautes fenêtres inaccessibles, portes colossales donnant sur une cellule ou sur un puits, incroyables escaliers inversés, aux degrés et à la rampe tournés vers le bas. D'autres, fixés dans le vide à une paroi monumentale, sans aboutir nulle part, s'achevaient, après deux ou trois paliers, dans la ténèbre supérieure des coupoles.
L'immortel in : L'Aleph / Jorge Luis Borges


Cet extrait m'a fait penser à cette image, assez connue, d'Escher. Mais ce qui est peut-être encore mieux, c'est qu'à l'avenir, cette image me fera penser à ce conte de Borges... Voilà encore un phénomène de symétrie qu'il n'avait peut-être pas prévu.

Je dis peut-être, car avec Borges, on ne peut jamais être complétement sûr...

Mise à jour :  petit renvoi d'ascenseur à l'ami Olivier, qui apporte, dans une revue, une intéressante référence à Gödel, Escher, Bach : les brins d'une guirlande éternelle, livre dont je confesse avoir jusqu'à ce jour totalement ignoré l'existence !

10 novembre 2009

Chronique polémique - à propos de dignité

Je viens de lire un article sur Koztoujours, où il est question d'euthanasie, d'une proposition de loi en la matière, et de sa farouche opposition à icelle.

Nous avions brièvement échangé via Twitter quelques jours auparavant au sujet d'un tract qu'il promouvait via ce support - forcément brièvement, Twitter ne se prêtant pas aux longues démonstrations, mais plutôt aux échanges d'idées ou de liens, parfois stériles, car à sens unique.

Je ne sais pas trop par quel bout prendre ce problème, tant il est délicat, complexe, explosif, et tant je ne me sens pas qualifié pour traiter de cette question. Cela dit, je ne suis pas moins qualifié que la plupart des autres personnes qui se sont emparé du sujet au nom de leurs seules convictions. Par-contre, j'avoue avoir un peu peur de faire dans la discussion de comptoir. Tant pis, j'aurais au moins essayé d'exposer mon avis, à travers cette chronique qui sera une remise au propre du long commentaire que j'ai laissé sous son article.

Sans doute fais-je partie de ces personnes émues par quelques cas médiatisés, Koz en cite quelques uns dans son article, l'argument implicite étant que quelques situations dramatiques ne devraient jamais justifier une loi généralisant telle ou telle pratique qui serait, par essence, "à côté de la plaque". Sur ce plan là, je suis absolument d'accord avec lui. D'ailleurs, ce type de réflexion s'applique à bon nombre de sujets, pas seulement à l'euthanasie, mais à tous les thèmes sur lesquels la politique est amenée à se pencher : une loi dictée par l'émotion, après un événement tragique mais individuel, sera presque toujours une mauvaise loi.

Cependant si je comprends ses inquiétudes et le sens de son argumentation, je n'arrive pas à partager sa conviction sur ce sujet : être contre l'euthanasie d'une manière irrévocable, partout, tout le temps. Dans mon esprit, euthanasie ne se confond pas avec fin de vie, et pas non plus avec "se débarrasser d'un vieux, d'un malade... d'un improductif" ; je vois parfaitement où sont les dérives, et j'imagine très bien les risques d'une démarche poussée à son paroxysme.

Si je dois mourir d'une longue maladie, comme on dit hypocritement, ou si je dois, l'âge venu, voir ma décrépitude progressive me transformer en charge pour mes proches, ce n'est pas pour ces raisons que je songerais demander un suicide médicalisé. Les points pour lesquels je ne peux pas être d'accord avec l'article de Koz, et ceux qui défendent la conviction du "droit à la vie" d'une manière générale, sont résumés dans sa phrase de conclusion, évoquant une personne qui préférerait la mort à l'indignité qu'elle lirait dans notre regard. Je trouve qu'il pêche par excès d'idéalisme.

Je ne pense pas que si Chantal Sébire qu'il évoque dans son texte, ait souhaité mourir, ce soit pour fuir le regard des autres, mais j'y reviendrai plus loin ; je ne pense pas que si Vincent Humbert (qu'il ne cite pas, mais qui est pour moi un cas bien plus emblématique) a écrit au Président de la République d'alors pour demander le droit à mourir dans la dignité, ce soit pour fuir une indignité qui lui aurait été imposée par ce même regard.

Vous souvenez-vous de Vincent Humbert ? Il n'était ni vieux, ni malade, ni voué à une mort précoce et douloureuse. Non. Il a juste été victime d'un accident aux conséquences dramatiques, un accident de voiture comme cela peut nous arriver à tous. Il est devenu tétraplégique, aveugle et muet, usant seulement d'un doigt encore mobile pour communiquer. Tétraplégique à 20 ans, c'est l'assurance d'une longue vie immobile, prisonnier d'un corps auquel on ne peut absolument plus rien demander.

Sans tenir compte de quelque idéologie que ce soit, sans se raccrocher à des croyances religieuses ou à des convictions politiques, pensez-vous sincèrement que cette vie là soit intéressante ? J'irais même plus loin, pensez-vous que cette vie soit digne d'être vécue ? Avez-vous tenté d'imaginer, pendant quelques minutes, l'enfer que cela peut-être, de se voir transformé en objet pensant, totalement incapable d'interagir avec le monde extérieur ? Loin de moi l'idée de décréter l'euthanasie de tous les tétraplégiques, je pressens l'argument et m'empresse de le contrer. Mon opinion est que si, me retrouvant dans cet état, je voulais me suicider parce que je considère que la vie ne m'offrira plus rien à espérer, sauf plusieurs décennies d'agonie, je ne le pourrais pas.

Je voudrais citer ici Moktarama, autre intervenant au débat qui semble naître sous le billet de Koz, et qui complète fort bien mon propos :

Ne pouvez-vous ou voulez-vous pas comprendre qu’il est parfois question d’autre chose que la dignité « externe » ? Que certains ne veulent pas connaître une indignité de « leur point de vue » , indignité qui n’a de juge que leur égo et non ce que l’extérieur leur renvoie ? Que leur volonté d’en finir ne dépend pas par conséquent des autres mais de lui-même ? Que la douleur puisse être plus forte que tous les analgésiques de la terre ? Qu’un départ « en paix » soit jugé plus estimable qu’un départ atrocement douloureux ?

[...] je persiste à estimer qu’on a le droit de choisir le moment où on meurt. On peut tout faire pour repousser ou éviter ce moment, mais il est simplement impossible d’échapper à la volonté propre de certains (et c’est bien pour ça que de nombreux médecins se trouvent face à une telle situation, sans aucun cadre juridique, dans leur carrière).


Dans le cas de Vincent Humbert, l'impossibilité de se suicider est une contrainte liée à son état, et certains seront peut-être tentés de me répondre que c'est un cas exceptionnel. En passant outre le fait que la notion de "cas exceptionnel" me dérange profondément (sa demande était-elle moins légitime pour autant ? Que fallait-il faire ? Lui dire tant pis, c'est pas de chance ?), un autre élément du texte de Koz me dérange : il affirme que le cas de Chantal Sébire était traitable, et que c'est elle qui a refusé toute médication, sans fournir aucun élément d'explication, il se contente de l'affirmer comme si c'était une évidence. Au delà de cette faiblesse dans son argumentation, est-il vraiment raisonnable de penser que le problème se situe à ce niveau ? Et si elle avait voulu se soigner et que le traitement ait été inefficace, aurait-elle eu davantage le droit à être aidée à mourir ?

Admettons donc qu'elle n'ait pas voulu se soigner quand il était encore temps, cela voudrait-il dire qu'elle devait en payer le prix et souffrir jusqu'au bout ? Ce que j'ai retenu de cette affaire est en quelque sorte le contre-exemple de l'histoire de Vincent Humbert : Chantal Sébire avait les moyens physiques de mettre fin à ses jours par elle-même, mais elle voulait mourir dans la dignité, et non se suicider en se cachant, souffrir encore une fois pour mourir, exposer sa famille à trouver son cadavre dans un état pas très digne. Bref, l'euthanasie au nom de la dignité humaine, quand les opposants à l'euthanasie affirment exactement l'inverse...

Je ne juge pas, je me contente de constater. Et j'ai bien conscience qu'il y a une bien trop grande dimension affective qui rentre en ligne de compte dans ce débat, chacun intervenant en fonction de ses convictions les plus profondes, de ses croyances, de son vécu, parfois de ses drames personnels, de ses angoisses ; de sa position face à la mort, en fin de compte.


de la mort al bes


En terminant ce texte, je me rends compte que j'ai peur de passer aux yeux de certaines personnes pour un barbare souhaitant une mort médicale généralisée pour tous, alors que tel n'est pas mon propos. Koz et "L'Alliance pour les droits de la vie" remplacent systématiquement euthanasie par soins palliatifs, or je pense que ce sont deux choses différentes, qui ne sont pas toujours conciliables. Dans 99% des cas, on accompagnera la personne jusqu'au bout, en lui conservant sa dignité. Mais que faire pour les autres ? Pour les "cas exceptionnels" qui ne rentrent pas dans les cases ?

Quels soins palliatifs pour un Vincent Humbert ? Quelle fin de vie digne pour ceux qui veulent en finir dans la dignité et sans souffrances ?

Je comprends d'autant mieux le rejet de certains que je m'estime bien incapable de répondre à ces questions.

05 novembre 2009

La fin du web ? (Vers un monde orwellien)

Quelques extraits d'un texte assez effrayant, peut-être un peu trop alarmiste, mais mieux vaut être averti trop tôt que pleurer trop tard, publié sur ReadWriteWeb France, et que je ne saurais trop vous inciter à lire :
Selon un projet de traité commercial international jusqu’ici secret, un accord multilatéral de lutte contre la contrefaçon annoncerait l’arrivée de temps sombres pour les fournisseurs d’accès internet et les internautes dans un futur proche.
Un chapitre, rédigé par les américains, imposerait aux fournisseurs d’accès internet de faire la police des contenus utilisateurs, de couper l’accès internet de ceux qui porterait atteinte aux copyrights, et de censurer les contenus accusés de les violer, et ce sans la moindre preuve apportée pour soutenir l’accusation. Ce même chapitre interdirait totalement toute manœuvre visant à contourner les DRM, même pour accéder à son propre travail.

Cela impliquerait que le dispositif de la riposte graduée, inauguré en France, s’appliquerait à quiconque accusé de violer le copyright de quelque façon que ce soit. Un lip-sync, un photomontage, ou même une photo de votre moitié posant fièrement devant la tour Effeil est, rappelons le, une infraction aux copyrights.

Nos amis de l’Electronic Frontier Foundation, grands gardiens des libertés sur internet, on fait la déclaration suivante : “Les négociateurs Américains mettent au point une législation qui portera atteinte à l’industrie des technologies américaine et aux citoyens du monde entier. [...] Le texte de l’ACTA ouvre la porte à des changements majeurs dans les régimes appliqués à internet depuis le milieu des années 90, qui préservaient un status quo. Ces régimes ont permis et porté à la fois une innovation technologique phénoménale et une avancée de la liberté d’expression dans un monde où les contenus générés par les utilisateurs ont fait leur apparition, choses que nous considérons comme acquises aujourd’hui."

L’enjeu est désormais clair, il ne s’agit plus du tout de défendre un quelconque piratage, mais de ne pas prendre la voie d’une société répressive basée sur la surveillance généralisée, des enjeux parfaitement décrits par Orwell dans 1984

Lire l'article complet sur ReadWriteWeb France : "Dictature 2.0 : think global, act local"

29 octobre 2009

Comment on fait les bébés ?

Oh, c'est gênant comme question... Non, sans rire, vous ne savez pas ? Bon, éloignez les enfants, je vais vous expliquer. En vidéo.



C'est mignon hein ? Sans doute connaissiez-vous déjà ce petit film, mais c'est toujours un plaisir de le revoir.

26 octobre 2009

Brock Davis sens dessus dessous



Brock Davis est un illustrateur diffusant ses créations sur le site communautaire Behance .

En 2009, il s'est lancé le défi de faire "quelque chose de cool chaque jour" (Make Something Cool Every Day, je ne prétends pas traduire parfaitement), ce qui donne une page assez longue à afficher, mais qui recèle pas mal de trouvailles.

J'aurais pu retenir sa série de personnes avec de faux yeux, qui est très drôle, où celle de gens téléphonant avec des bananes, mais j'ai préféré m'attarder sur les objets photographiés par en-dessous. Ne me demandez pas pourquoi, je ne le sais pas moi-même.



C'est sans doute parce que ces photos, en permettant de voir un objet banal sous un angle différent, donnent à ceux-ci une nouvelle dimension ; mieux que ça, on ne sait pas trop si on est passé dans le sol sous les boîtes de conserve, ou bien si le chien est en train de voler au-dessus de nos têtes.



Pour reprendre l'expression cliché et consacrée "c'est simple, mais il fallait y penser".



 

 

 

***

A propos de Brock Davis :

- Son profil sur Behance
Son site

24 octobre 2009

Encore une tranche pour la route ?

J'ai parlé cet été du projet Star Wars uncut ; je terminais mon billet en disant que c'était une affaire à suivre. Parole tenue aujourd'hui, grâce au site culturel Bien Bien Bien ;-)

L'initiateur du projet, Casey Pugh, a mis en ligne un trailer assez sympa, qui donne vraiment envie de jeter un coup d'oeil, voire deux, au résultat final :


23 octobre 2009

Dis moi où tu travailles...

Joe Holmes est un photographe new-yorkais de 55 ans, plutôt en vogue d'après les photos qu'il publie sur son compte Flickr, et auteur d'une série de clichés assez remarquables sur les environnements de travail, dégottée sur le blog A continuous lean, via Ffffound.


On peut presque deviner la profession et la personnalité de la personne qui travaillait là quelques secondes avant que la photo soit prise. De l'établi fonctionnel au bureau minimaliste, en passant par le foutoir intégral où seul le propriétaire légitime peut se retrouver, chacune de ces photos somme toute intimistes nous plonge dans l'univers d'un métier particulier, en nous obligeant, le sujet humain étant momentanément absent, à porter une attention accrue aux détails.




Le travail de Joseph Holmes finalement, c'est ça : donner vie à l'outil de travail, révéler l'esthétique qui se cache derrière l'outil, qu'il soit industriel ou bureautique.

Le portfolio complet est visible sur son site.





21 octobre 2009

Mauvais classement

Ca allait déjà mal, et ça va pas mieux. Pire, ça empire.

Ma santé va très bien, merci. Je ne parle pas non plus des performances économiques du pays, ni du niveau de propagation du virus de la grippe A "H-a-H-a", qui sont néanmoins deux diversions, forts efficaces pour ne pas parler d'autres chose.

Je parle de la liberté de la presse. En 2007, la France, glorieuse patrie des droit des z'hommes libres z'et égaux, n'était pas très bien placée ; en 2009, c'est pire.

Source : copie d'écran du site http://www.rsf.org

C'est pas moi qui le dit, c'est RSF. Comme tous les ans d'ailleurs. Je vous laisse parcourir le classement ; j'ai dû m'y reprendre à deux fois pour trouver la France. Parce que j'ai cru l'avoir loupé.
Il est inquiétant de constater que des démocraties européennes comme la France, l’Italie ou la Slovaquie continuent, année après année, de perdre des places dans le classement

16 octobre 2009

Le vendredi, c'est permis : le gombinoscope

 Le gombinoscope, autrement nommé par ses auteurs le générateur de têtes de cons, c'est la petite détente pour aborder sereinement le week-end.


L'objectif de la chose est de mélanger des parties de visages pour en créer de nouveaux, beaucoup plus... exotiques. Il est vrai que quand on associe le visage de Tatouille, les yeux d'Ambreaker, le nez de Zaza et la bouche de Fabgi, on obtient quelque chose de plus intéressant.




C'est bête mais pas méchant, et c'est assez drôle. 5 minutes seulement, mais c'est déjà ça. Si j'étais lyrique, je verrais même dans cette application très bien réalisée un hommage implicite à l'harmonie naturelle des visages. Mais je n'ai pas le temps d'être lyrique aujourd'hui.